« L’alcool silencieux des démons. »
(René Char, Les feuillets d’Hypnos, 1946)
L’été a terminé son tour de piste et passe le relais à l’automne. Rien de plus normal puisque, comme son nom l’indique, l’été se conjugue toujours au passé. Passé simple ou passé composé mais toujours passé trop vite. L’automne, lui, est l’autre visage du printemps. L’automne est un printemps d’âge mûr.
J’aime l’automne.
C’est le moment que choisissent les arbres — qui ne sont vraiment pas rancuniers — pour faire cadeau à la ville d’une moisson de feuillages parés de tous les ocres et rassemblés en un gros tapis craquouillant sur lequel les enfants et les chiens aiment à mêler leurs courses dans un tourbillon fauve et roux que le vent, complice, se plaît à prolonger.
L’automne est une saison qui sied bien à Paris. La nuit arrive plus tôt et les parcs ferment de bonne heure permettant aux statues d’enfin se dégourdir les jambes. Elles se parlent bon vieux temps et certaines — comme ces « Fils de Caïn » arpentant le jardin des Tuileries — finissent les bouteilles laissées par les promeneurs en riant fort pour mieux cacher leurs larmes. Paris n’est pas qu’une fête. Dans les rues, les touristes sont déjà moins nombreux et leur masse oppressive de troupeau transhumant laisse la place aux perspectives lointaines pour lesquelles chaque point de fuite est un nouveau point du jour.
L’automne à Paris, c’est le retour de l’enfant prodigue. C’est l’inflexion qui manquait à la courbe pour enfin devenir cercle. L’automne est un révélateur. La confirmation qu’il existe un pacte entre Paris et les filles qui les fait s’embellir mutuellement.
C’est ce que m’inspire, en vrac, ce samedi de septembre, place de la République sur laquelle j’arrive une heure avant mon rendez-vous.
J’ai deux gros défauts : un, je n’aime pas faire attendre et deux, j’aime encore moins me presser. Du coup, je pars toujours très tôt de façon à toujours arriver en avance. Ma stratégie — qui n’est bien sûr valable que dans Paris intra-muros — est de prévoir largement la durée d’un trajet à pied même si je fais ce trajet en bus ou en métro, notamment quand il pleut. De cette façon, je dispose toujours d’une marge conséquente. Ce qui n’est souvent qu’un prétexte pour patienter au premier comptoir venu.
Mais pas aujourd’hui. Enfin, pas tout de suite : j’en sors ! Et puis le soleil est là qui me regarde comme un bon gros chien qui attend sa baballe. L’air est un peu frais. Le temps idéal pour marcher.
J’aime cette grande place lorsqu’elle est exemptée de cohue touristique et que les métros n’y ont pas encore déversé ni leurs quotas d’heures de pointe ni leurs toquades de fêtards en avance sur leurs quotas d’heures de pintes. Paris n’est jamais aussi agréable que lorsque ses rues, ses squares et ses places sont vides. Mais c’est le cas pour tous les musées.
Quand tu quittes le métro par le large escalier de la sortie no 1, tu sors au centre de la place et de là, sur 360 degrés, tu as mille et une possibilités de parcours.
Tu peux déjà commencer par en faire le tour : boutiques, restaurants, hôtels, jardins, statues… Entre grande histoire et business grandiloquent : un beau raccourci des sinuosités d’une république aussi prostituée aujourd’hui qu’elle fut naguère farouche.
Puis.
Promeneur candide, tu peux continuer tout droit et t’enquiller le boulevard Voltaire, jusqu’à la place de la Nation. Puis de là, rêvasser dans les pas de Rousseau jusqu’au Bois de Vincennes.
Tu peux obliquer légèrement sur ta gauche et remonter l’avenue de la République qui te conduira jusqu’au cimetière du Père Lachaise, le plus vaste domaine à chats de Paris ! Si tu crains la toxoplasmose, prends encore plus à gauche, rue du Faubourg du Temple : tout là-haut, c’est Belleville et Ménilmuche, le cœur du Paris-voyou d’après guerre !
Tu préfères t’imprégner de l’atmosphère vintage du canal St-Martin ? Sa petite gueule t’attend pour jouer, tout au bout de la rue Léon Jouhaux.
Tu peux aussi te laisser entraîner jusqu’aux Gares (Est et Nord) en passant par Magenta puis pousser jusqu’à Barbès et gravir Montmartre !
Si tu n’es pas d’humeur ferroviaire, pars siffler des chansons d’Yves Montand en flânant sur les grands boulevards. Ils sauront te distraire et te faire oublier que tu quittes la République pour rejoindre, fasciné, les temples gigantesques de l’actuelle monarchie : grands magasins et sièges sociaux des banques.
Il y a encore la solution de prendre directement à droite vers le Marais ou les Halles. Rue du Temple ou rue de Turbigo. Classique mais efficace. Le vieux Paris fait du rab le long de la Seine éternelle et la cité de l’Amour devient une évidence quand le soleil embrase ses berges avant d’aller se perdre au loin, heureux — bien qu’un peu jaloux — d’avoir survolé la ville dont les lumières sont les seules à faire de l’ombre aux siennes.
Il y a l’embarras du choix.
Alors pourquoi ai-je pris sud-est, vers Bastille ? Il est vrai que l’époque se prête bien à reprendre la Bastille. Mais à quoi bon entonner « Ah ! Ça ira ! Ça ira ! » quand le culotté parisien réclame « Essaouira ! Essaouira ! » ?
Un jour, je te parlerai du tourisme de masse, cette colonisation qui ne dit pas son nom. Cette façon de maintenir appauvries, donc serviles, les populations indigènes pour que les nantis des deux hémisphères — est et ouest — se tapent des gosses entre deux cocktails aux fruits de la passion sur des parcours de golf volés à la jungle. Je te dirai comment notre seule richesse commune, notre planète, est réduite en parts de marché, vendues à la découpe avec la complicité active et revendicatrice des troupeaux de vacanciers qui sont prêts à dépenser jusqu’à un an de leur maigre salaire pour faire des milliers de kilomètres en avion et retrouver — Robert ! toi z’ici ? — leurs voisins, leurs collègues, leurs habitudes de confort low cost et leur droit à mépriser le « petit personnel » qui n’aura d’autre solution pour s’émanciper d’eux que de rejoindre le premier psychopathe venu déguisé en prophète…
Les gamins des cités ont beau ne pas connaître la véritable définition du mot « respect » — qu’ils confondent trop souvent avec le mot « soumission » — ils ont malgré tout parfaitement identifié l’origine du mal : l’irrespect. Dans dix mille ans, ce sera le qualificatif associé à notre civilisation : la putain irrespectueuse. Irrespect des êtres, irrespect des mémoires, irrespect du sol. Irrespect de soi, surtout. Par respect pour quelques pièces en or. Or, l’or, le soleil en forge chaque jour et en offre à tout le monde. Sans compter. Mais nous préférons creuser (ou plutôt : faire creuser) pour être toujours moins nombreux à en profiter davantage. Crétins ! Homo sapiens cretinensis. Celui qui change l’or en plomb et l’amour en contrat de mariage. Celui qui croit que l’eau est moins précieuse que l’essence. Celui qui veut ensemencer la terre comme il insémine les esprits : à grandes brouettées de pesticides hollywoodiens !
J’ai traversé le flot continu des voitures en prenant soin, toutefois, de lever bien haut le traditionnel doigt d’honneur réservé aux chauffards de taxis. Ces nouveaux barbares écraseraient père et mère pour un feu à peine vert.
De l’autre côté, c’est le boulevard du Temple, là où le trottoir surplombe joliment la chaussée. Tu grimpes le petit escalier, et tu hésites (ou pas) à te poser dans un de ces bistrots dont les terrasses encadrent l’entrée du minuscule Déjazet.
Tu peux passer à côté de ce théâtre sans le voir tellement il est discret. Une file décontractée en attend l’ouverture. Ça fume son clopot, ça tchatche tranquille, ça se marre. Je continue mon chemin. S’arrêter, c’est prendre le risque de se faire alpaguer pour des discussions qui donnent soif !
En contrebas, un automobiliste obèse et obséquieux entame une refonte du code de la route avec un jeune homme en scooter, nerveux et menaçant. Je rigole. Je ne me lasse pas de ce théâtre du quotidien. Paris, c’est Beckett réécrit par Feydeau ! C’est De Funès dans le Roi Lear ! C’est un Sganarelle qui se prend pour Scapin !
J’avance puis je tourne la tête sur la droite, instinctivement attiré par un signal aussi subliminal qu’un grouillis de moucherons dans une soupe au lait. Un panneau cria
rd et laid. Avec le mot alcool dessus. Ainsi que le mot génie. Une partie de mon cerveau a compris et hurle : « Nooooooon ! C’est fini ces conneries ! » Mais l’autre partie a déjà envoyé le signal de marche à mes croquenots et ricane comme une hyène cocaïnomane s’apprêtant à survendre une émission de télé-réalité.
Alcool. Génie. J’ai souvent abusé du premier sans jamais y trouver le second. Mais le génie n’est-il pas cet « alcool silencieux des démons » ?
Il y a quelques années, j’écrivais beaucoup. Quasiment tous les jours. Je n’avais pas toujours de but précis, juste le besoin d’écrire. De longs poèmes sans rime et sans cohésion apparente. Du défouloir. J’écrivais au stylo à bille — encre bleue — sur de grandes feuilles à petits carreaux et j’aimais par dessus tout tracer les courbes des lettres que je mêlais en des entrelacs si serrés qu’ils en devenaient ultérieurement illisibles. Je choisissais souvent un mot pour la calligraphie qu’il permettait plutôt que pour sa relation sémantique directe avec son voisin de ligne. Ce qui n’arrangeait rien à l’incohérence des phrases ainsi construites.
Un jour, un jeudi — mais c’était plus sûrement une nuit car j’aimais écrire la nuit ou très tôt le matin — je me suis posé la question d’écrire « pour de vrai ». Ça n’a pas duré bien longtemps. Et j’ai rapidement remballé mes cahiers et mes stylos : il n’y avait pas grand chose à sauver hormis la planète, puisqu’à l’époque les encres étaient encore alourdies au plomb. J’en ai gardé le goût d’aligner des mots, de faire des phrases. Avec un clavier et sur un écran d’ordinateur, le rendu est évidemment moins sexy : adieu arabesques volubiles, lettres rondes, jambages élancés, accents circonflexes virevoltants, ligatures improbables ! J’en garde le souvenir mais aucune nostalgie.
Parfois, il arrivait que je tente d’évacuer en un seul trait de plume la douleur vive et rongeuse, celle qui te prend là, qui te vrille l’estomac et transforme ton crâne en un maelström d’idées noires pendant que tes poings cherchent une vitre, un meuble, quelque chose à exploser. Loin de m’apaiser, ces tentatives attisaient au contraire les démons et les fantômes qui je le sais désormais, ne me foutront jamais la paix, ces bâtards. Vivifiés par mon impuissance à les chasser, ils prenaient un malin plaisir à s’asseoir sur le bord de la feuille, à tourner autour du crayon, à me souffler leurs mots. Au matin, je retrouvai un papier si tant noirci de haine et de violence que je le jetai aussitôt : il n’y a pas de miroir plus précis que les mots.
Alors j’ai arrêté d’écrire. Du jour au lendemain ! J’ai eu peur. De me démasquer et de ne pas me reconnaître. J’ai eu peur d’apprendre que je n’étais qu’une marionnette égarée au sein d’un labyrinthe sans mur. J’ai eu peur de me battre contre des monstres qui me ressemblent comme deux gouttes d’ombre. J’ai eu peur de rester prisonnier de moi tandis que tout autour le monde extérieur continuerait de folâtrer, insouciant et rieur.
Existe-t-il seulement, ce monde extérieur ? N’est-il pas qu’une échappatoire ? Une soupape ? Une aération ? Une altération ? Une construction que chacun de nous met en œuvre pour se fuir ?
Dans la vitrine des feuillets dispersés donnaient un aperçu du contenu du livre. Je suis entré dans la boutique, j’ai rapidement trouvé la pile sur la table des nouveautés et me suis avancé vers la caisse tenue par une jolie brune avec de grands yeux noirs qu’assombrissait encore la relative pénombre d’un magasin au plafond peu élevé. Je l’écoutais, rêveur et sarcastique, expliquer les avantages de la carte de fidélité à la cliente qui me précédait.
« Carte de fidélité »… Quelle expression anxiogène pour un libertaire ! La fidélité est la parfaite antithèse du genre humain. J’en aurai bien écrit deux ou trois pages en attendant qu’elle m’encaisse mais son imbécile de collègue a trahi ma rêverie de sa voix chaussée de godillots asymétriques aux semelles gorgées de clous torves et rouillés ! Salopard !
— Monsieur désire ?
Je lui ai balancé mes quinze euros sans répondre mais je me souviens avoir instantanément mis au point soixante-douze nouvelles façon d’éventrer un concitoyen lorsqu’on ne possède ni sabre ni tronçonneuse…
J’ai récupéré le livre et suis sorti prestement. Ça aurait sûrement fini par arriver d’une manière ou d’une autre et l’achat de ce livre n’a bien sûr été qu’un prétexte. En arrêtant d’écrire, j’avais également arrêté de lire. J’ai arrêté beaucoup de choses, en fait : la télé, le cinéma, le football, la famille… Ça n’a pas amélioré ma vie. Ça ne l’a pas détérioré non plus. Juste retardé l’inéluctable : à l’instant où j’ai vu ce panneau dans la vitrine, j’ai su que j’allais replonger dans cette interminable chasse aux fantômes !
Cette emplette imprévue menaçant de me mettre en retard, j’ai hâté le pas pour rejoindre le lieu du rendez-vous. J’ai poussé la lourde porte du bar et, tout en jouant avec les trois chatons perchés sur un tabouret près de l’entrée, j’ai jeté un coup d’œil aux clients attablés mais elle n’était pas là.
J’ai vite compris que je ne l’y verrais pas. Par acquis de conscience et pour me donner une contenance le temps que le serveur m’apporte une bière, j’ai relu son message me donnant rendez-vous ici-même, précisément :
« Tu ne peux pas te tromper. C’est un tout petit bar dans une toute petite rue du tout petit Paris. »