« Où est passée la Mère Noël ?
Ils l’ont fait cuire dans la ch’minée. »(Bérurier Noir, La Mère Noël, 1985)
L’énorme et vétuste automobile fit une considérable embardée en butant violemment contre la souche d’un knäckebröd, une variété locale de pin suédois, aussi appelé « arbre aux harangs » puisque c’est sous ce type de conifère que les anciens conseils des sages des anciennes tribus peuplant ces anciennes contrées avaient l’habitude de se haranguer et de décider du cours du poisson.
Entre autres dégâts, le choc stoppa net l’auto-radio de bord qui jusque-là diffusait ses grandes ondes en relative harmonie avec l’attitude du conducteur dont les bras faisaient d’amples sinusoïdes inutiles mais forcées par l’impossibilité qu’avait ses jambes de tituber à leur guise et l’obligation qui leur était faite, par solidarité, de renvoyer le trop-plein de tangage aux autres membres disponibles.
Lorsque le véhicule s’immobilisa sur le toit — après une série de tonneaux en nombre cependant insuffisant pour contenir l’intégralité de son taux d’alcoolémie — ce marin au chômage — qui attendait que le réchauffement climatique efface les quelque trois cents kilomètres qui séparaient encore sa maison de la côte — s’octroya une forte lampée de vodka artisanale tout en enflammant de son briquet-tempête le clopot charbonneux qui ne quittait jamais sa bouche, servant de repère de placement au goulot de la bouteille, tel un phare minuscule censé guider d’énormes tankers à l’entrée d’un chenal étroit dissimulé par la broussaille.
La flamme du briquet rata de justesse les brins de tabac dépassant du mégot et — pour amortir sa chute autant que pour ne pas se désintégrer aussitôt — se posa avec délicatesse mais conviction sur la barbe cousue de poils blancs du chauffard. Finalement ravivée par ce nouveau terrain de jeu aussi sec et fourni qu’une friche provençale, la flamme se propagea à la vitesse supersonique d’une rumeur sur les amours déviantes d’une quelconque personnalité.
« Fåit drølement chåud pøur lå såisøn… » furent les derniers mots de l’accidenté. Car il avait un fort accent danois.
Le brasier qui s’annonçait monumental fut cependant rapidement circonscrit par les puissantes rafales nocturnes qui agirent comme un extincteur naturel en le plongeant sans répit sous une vaste couverture de flocons ignifuges. Mais le feu couvait sous décembre. Résistant autant qu’ils le pouvaient à la dictature du « tous blancs, tous pareils », les derniers tisons de métal rougirent un peu plus lorsqu’au matin le soleil embrassa goulûment un paysage sur lequel la neige — d’une blancheur aveuglante — s’étendait à perte de vue.
⁂
Autour du brasero improvisé permis par la carcasse encore tiède de ce qui fut une automobile parfaitement cubique et pourtant tout à fait roulante, l’attelage de rennes du Père Noël s’impatientait ostensiblement.
Bo, Gunnar, Olaf, Hamlet, Sven et Jesper, ne semblaient pas très satisfaits d’être à nouveau d’attelage en ce vingt-quatre décembre tandis qu’au village les jeunes rennettes s’apprêtaient à pérenniser leurs premiers élans de cœur.
— Fait chier ! C’est toujours nous qu’on est dehors quand ça caille ! râla Bo.
— Être ou ne pas être dans l’attelage, c’est la question ! assura crânement Hamlet.
— L’attelage, pfff… tout le monde s’en tape maintenant. T’as vu ce qu’il est devenu, le Père Noël ? questionna Gunnar.
— Ben, tu sais, moi, sans mes lunettes, rigola Jesper.
— Ha, ha ! Très drôle ! En attendant, il a déjà deux heures de retard et il va encore arriver bourré ! maugréa Olaf.
— Quelqu’un veut encore de la vodka-tilleul ? s’inquiéta Sven.
— Moiiiiii ! hurlèrent en chœur les six rennes.
Deux heures plus tard, le Père Noël n’était toujours pas là.
⁂
Tout en sirotant sa vodka-cerise, Bo rêvassait aux futurs exploits qui le feraient surnommer Bo-l’héros et lui feraient oublier que ses parents l’appelèrent Bo parce qu’il ne l’était pas. Hamlet hésitait entre mourir et dormir… Gunnar repensait à ce vilain coup de scalpel qui le priva d’une bonne moitié de sa ramure et qui lui valut le surnom de Gunnar-le-Cornard dans tous les bordels au nord du soixante-dixième parallèle. Entre deux gorgées de vodka-flageolet, Sven et Jesper se racontaient la blague du roi dans l’arène en rigolant comme des mammouths qui se raconteraient la blague du mouton à poil laineux. Olaf se contentait de mâchouiller sa vodka-raton-laveur en envoyant des SMS grivois à d’anciennes camarades de collège. Il signait « Édith Piaf » depuis que l’une d’elles faisait courir le bruit qu’il n’avait pas son pareil pour s’essuyer les vers au fond des cafés…
Trois heures plus tard, le Père Noël n’était toujours pas là.
⁂
— Quelqu’un se dévoue pour aller le chercher par la peau du cul ce putain de gros flemmard ? Si c’est moi que j’y vais, j’réponds de rien ! tonna Bo.
— Irai-je ou n’irai-je pas ? se dandinait Hamlet qui avait une grosse envie de pisser et se demandait s’il valait mieux sortir sa bite dans le froid au risque de s’en geler une partie ou bien aller pisser au chaud mais se coltiner au retour la grosse carcasse de ce gros ivrogne de gros Père Noël.
Sven et Jesper consultaient le plan de Rennes en y cochant précisément tous les bars ouverts et les distances les plus courtes pour se rendre de l’un à l’autre.
— Ben, allez-y les gars, nous, là, on fait un truc… Désolés.
Gunnar se leva et d’une voix moins que sereine, demanda à ses camarades :
— Euh, les gars… j’me souviens plus… c’est bien cette porte-là l’entrée, hein ? ou alors c’est l’autre, tout là-bas derrière ? Celle qu’on est obligé de repasser par la vallée… Si le pont est encore debout… Hein, dîtes, les gars ?
— OK, j’y vais… D’façon faut qu’j’recharge la batterie de mon portable, se décida Olaf.
Quatre heures plus tard, Olaf n’était toujours pas revenu.
⁂
— Tu vas où, Hamlet ? s’enquit Bo dont le sac couleur ivoire lui valait de fréquents : « Wouah, ta race, il tue trop ton bag, Bo ! »
— Ha ! Mais trop de pisser j’ai envie, là ! J’en profiterais peut-être, ou peut-être pas, pour ramener Olaf et le vieux.
— On t’accompagne ! s’écrièrent comme un seul renne, Sven, Jesper, Bo et Gunnar.
Le bordel à l’intérieur du bar était tout aussi indescriptible que le bar à l’intérieur du bordel.
— Putain, quel bar ! s’extasièrent Sven et Jesper.
— Putain, quel bordel ! soupira Bo.
— Indescriptible ! renchérit Hamlet.
— Les gars ! Hey, les gars ! J’la connais la brune, là… Et la blonde aussi… Et les douze autres là-bas… Hey, j’vous les présente, si vous voulez ? bavait Gunnar.
— On va d’abord essayer de retrouver les deux soiffards ! décida Bo.
— Hé ! Mais on est là ! se vexèrent Sven et Jesper.
— … … n’en pensèrent pas moins les trois autres.
— Bon, on regarde partout et on boit rien tant qu’on les a pas retrouvés ! s’enhardit Bo.
— … … s’attristèrent les quatre autres.
— … … réfléchit Bo.
— Bon, d’accord ! Vous prenez quoi ? concéda-t’il en s’accoudant au comptoir.
Après une ultime tournée de vodka-papillon, Sven, Jesper, Hamlet, Bo et Gunnar partirent à la recherche d’Olaf et du Père Noël. Ils fouillèrent systématiquement chaque recoin de l’établissement. Ils commencèrent par les toilettes, inspectèrent le faux-plafond, firent l’inventaire du bar et de la cave, regardèrent dans le fond des bouteilles et jusque sous les jupes des barmaids.
— Là ! s’exclamèrent soudain Sven et Jesper. Ils sont là !
À l’angle terne le plus reculé de l’établissement, loin de la cheminée où quelques civets achevaient de rôtir, Olaf était assis avec le Père Noël et bras dessus, bras dessous, ils s’égosillaient sur une reprise de « Sans Ta Clause » (l’hymne des assureurs) tout en ingurgitant un bon demi-litre de vodka-vodka entre chaque syllabe.
— Peut-être qu’on dérange ? ironisa Bo.
— Mais peut-être pas ? s’empressa Hamlet.
— En plus, z’ou vêtes, euh… vous z’êtes imre-vorts ! bafouillèrent Sven et Jesper.
— Tiens, Elen ! Tu vas bien ? se dissipa Gunnar en claquant la bise à une jeune barmaid.
— Bon, vous allez dessoûler et on se casse ! On a du boulot ! hurla Bo.
— Jamais ! Fini ! C’est fini ! J’en ai marre de nettoyer gratos les cheminées ! J’arrête ! pleurnicha le Père Noël.
L’annonce jeta un tel froid que la température extérieure décida de porter plainte pour concurrence déloyale !
— Plus de Père Noël, plus de voyages, plus d’exploits, se désola Bo.
— Ainsi la conscience fait de nous tous des lâches, monologua Hamlet.
— On va plus à Rennes ? s’inquiétèrent Sven et Jesper.
— … … ne trouva rien à dire Gunnar.
Le sabot de Bo partit instantanément en direction du Père Noël mais c’est Elen qui le prit en pleine poire ! Et la pauvre Elen était comme une âme en peine !
— WTF ? s’indigna Gunnar.
— Oops ! s’excusa Bo.
— LOL ! MDR ! ne compatirent pas Sven et Jesper.
— Hôte ! Hello ! tenta Hamlet pour attirer l’attention du taulier cependant qu’une bagarre générale menaçait.
Dans la mêlée, et alors qu’on procédait à son évacuation, les sabots d’Elen percutèrent le crâne du Père Noël au niveau du temporal gauche selon une trajectoire semi-oblique et un fort vent de nord-est sur les zones grisonnantes. La tête du Père Noël commença par heurter l’angle du bar. Après un léger rebond, elle heurta de nouveau l’angle du bar. Elle heurta ensuite le tabouret du bar avant de heurter, plus bas, la barre du bas du bar. Enfin, elle heurta le sol et éclata en une gerbe aussi soudaine que multicolore.
Cinq heurts plus tard, le Père Noël gisait dans un vomi gras et bouillonnant au-dessus duquel de grosses mouches encartées très à droite tentaient de récupérer quelques idées de programme pour les élections à venir.
— Putain… On n’est pas dans la merde, soupira Bo.
— Il y a quelque chose de pourri par ici… subodora Hamlet.
— Les haricots ? proposèrent Sven et Jesper.
— Les gars… j’pense à un truc, là… complota Gunnar.
— Vas-y, dis, bougonna Bo.
— À propos d’Elen… commença Gunnar.
— Vas-y, balance ! s’impatienta Bo.
— Hé bien… s’interrompit Gunnar, se prenant soudain pour Hitchcock.
— Putain ! Accouche ! se délava Bo.
— Ben, justement. J’crois savoir qu’Elen, ben, elle est la fille du Père Noël… triompha Gunnar.
— Wahou ! s’étonna Bo.
— Mazette ! théâtralisa Hamlet.
— Prrrout ! laissa échapper Sven.
— Les haricots… l’excusa Jesper.
— Et alors ? s’intéressa Olaf qui cherchait à se faire pardonner.
— Alors elle doit connaître les parcours et les horaires de passage. Reste juste à la convaincre, conclua Gunnar.
— Je m’en occupe ! décida Bo en commençant à se déboutonner.
— Euh, non. La convaincre avec pladimo… euh, avec plodima… Rhaaaa ! s’embrouilla Gunnar.
— Avec diplomatie ? proposa Hamlet.
— Ouais, ben dix plots massifs, mon cul ! Un seul suffira ! J’vais lui expliquer qu’elle est pas tombée là par hasard, se marra Bo.
— Tss, tss… on verra ça après. Le boulot d’abord. Laissons faire Hamlet, il a l’air de s’y connaître… tenta Olaf.
— Moi ? Mais non ! Mais je… Mais comment ? trembla Hamlet.
— T’as qu’à lui jouer Roméo et Juliette ! rigola Bo en le poussant dans la direction où avait été emmenée Elen.
— Bon, en attendant, je propose qu’on aille boire un coup. Pas d’objection ? gueula Bo !
— Boire un coup, c’est juste une expression, hein, c’est pas limitatif ? s’affolèrent Sven et Jesper tandis que tout le monde rejoignait le bar en riant.
Six heures plus tard, Hamlet n’était toujours pas revenu.
⁂
Le patron du bar s’approcha du groupe de rennes, leur offrit une tournée et baissant la voix :
— Dites, les gars… le cadavre du gros, là, je le donne aux loups ou je vous fais des doggy bags ?
— Les loups ? Quels loups ? Y’a des loups ? paniquèrent les rennes.
— Ouais… mais y sont cools. Je leur file les mauvais clients, ils me laissent les bons. On cohabite, les calma le patron.
— Attends, tu veux dire que ce gros bâtard nous a laissé dehors toute la journée avec ce froid et des loups partout ? s’offusqua Olaf.
— Nan, mais y sont cools, répéta le patron.
— Ben, file-leur le gros, alors ! D’façon, on mange pas de viande, nous ! dédaigna Olaf.
— Bah, j’aurais bien goûté, moi… susurra Bo.
— … … s’interrogèrent les autres.
— Je sais pas, juste un steak… Pour goûter, quoi ! se justifia Bo.
— Euh… flambé à la vodka, c’est possible ? demandèrent Sven et Jesper.
— Bon, installez-vous, j’vous prépare ça. Ces messieurs désirent un apéritif ?
⁂
— C’est pas mauvais… considéra Bo.
— Ça se laisse ruminer… concéda Gunnar.
— J’suis pas fan… dédaigna toujours Olaf.
— L’avantage de la flambée à la vodka, c’est que t’as pas besoin de demander la carte des vins : tu continues à la vodka ! se réjouirent Sven et Jesper.
— Quelqu’un finit ou on laisse pour Hamlet ? demanda Olaf.
— Ha oui, tiens, Hamlet… Il est passé où, celui-là ? réagit Gunnar.
— Il est au courant pour les loups ? insinua Bo.
— … … répondirent les autres avant de sortir comme des fous pour aller chercher leur copain.
⁂
— Quel carnage… soupira Bo en examinant les restes de chairs.
— Pauvre Elen. C’était une chic fille, pleura Gunnar en récupérant son sac à main et les clés de sa voiture.
— On est des moins-que-rien ! se lamenta Olaf. On est partis sans payer !
— Les loups ! Z’ont pas touché à la vodka ! jubilèrent Sven et Jesper en fouillant les poches d’Hamlet.
⁂
— Les moins-que-rien ! Ils sont partis sans payer ! s’étrangla le patron du bar. Le chien ! Allez, régale-toi ! lui ouvrit-il la grille.
⁂
Le loup Alpha remercia le chien Médor de l’avoir à nouveau averti puis s’adressa à sa meute :
— Les gars, y’a du rab ! Et cette fois, n’oubliez pas la vodka !