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(Jimmy Page, Dancing Days, 1972)

L’accès principal n’était pas surveillé et y entrait qui le voulait. Surtout, qui le pouvait car la porte s’ouvrait mal et il fallait être plusieurs à forcer pour obtenir à peine plus qu’un entrebâillement permettant de ne laisser passer qu’une personne à la fois au prix de contorsions appuyées le long d’un huis en décomposition qui laissait des griffures et des pointes d’échardes jusque sur les cuirs les plus tannés.

Une fois à l’intérieur, le premier challenge était d’habituer ses yeux aux violents et fréquents changements de lumière générés par une batterie d’ampoules multicolores passant du noir absolu à l’or le plus aigu après avoir égrené toute la psychédélie flashy d’un arc-en-ciel saturé d’amphétamines électriques.

Finir la soirée dans ce bar exigeait également, entre autres capacités, de digérer la bière tiède et de ne pas s’effrayer des poils de torse luisant sur les tapas. Nous étions pourtant de plus en plus nombreux à y venir depuis des distances de plus en plus folles. Passé vingt-deux heures, il était tout simplement impossible d’entrer. De sortir non plus, du coup. Ce putain de bar était le seul de ce maudit pays à faire tourner en boucle les putains de disques de ce putain de groupe anglais !

Pour avoir une chance de s’approprier les meilleures places au comptoir — places qui raccourcissaient le trajet des bières depuis les mains du barman jusqu’aux miennes et diminuaient d’autant le risque de les voir se réchauffer, se renverser ou disparaître dans la cohue alentour — il fallait vraiment arriver de bonne heure. Cela m’obligeait à sécher le dernier cours, parfois l’après-midi entière notamment lorsque la météo permettait de finir le trajet à pied et d’économiser ainsi quelques tickets de bus, réinvestis plus tard en bières supplémentaires. Mais même en arrivant tôt, je ne trouvais jamais de place au beau milieu du bar et je m’installais à l’une de ses extrémités, près d’une énorme baffle dont le bois vermoulu était recouvert de stickers multicolores et de photos délavées de pin-up. Les stickers parlaient de motos anglaises, de bières et de football. Les photos de pin-up provenaient toutes de magazines défraîchis. La plupart de ces filles devaient être grand-mères aujourd’hui…

Certains soirs, les membranes des haut-parleurs semblaient vouloir se décoller pour aller rejoindre, envoûtées, les danseurs hallucinés qui s’agglutinaient sur la partie la plus décolorée du parquet — aussi la plus éloignée du bar — éhonteusement rebaptisée « piste de danse ».

Les danseurs… C’était comme si chaque partie de leur corps avait sa propre chorégraphie : les bras s’agitaient, désynchronisés, tiraillés entre les tourbillons d’une basse sismique et les arabesques d’une guitare aussi facile à suivre qu’un feu-follet épileptique sur des charbons ardents ; la tête, tantôt rejetée en arrière, toute gorge ouverte, s’égosillant à singer les vocalises suraiguës d’un chanteur androgyne, tantôt ressemblant au tambour d’une machine à laver, détrempant plutôt qu’essorant, des millions de cheveux flamboyants, claquant comme des bannières dans le souffle chaud et rocailleux d’un ouragan cosmique ; des corps anarchiques en équilibre précaire sur des jambes frénétiques et désarticulées, essayant de tenir le rythme fou du batteur.

Au centre de la salle, un monolithe scintillant de musc et de sueur servait de barre de pole-dance aux lolitas hystériques, virevoltantes dans leurs robes un peu plus qu’échancrées, le dos cambré à nous briser les yeux !

♪ It’s been a long time since I rock and rolled. ♪

Le barman était un ancien boxeur déchu de ses rares titres. Un bloc d’à peu près cent vingt kilos devenu sourd après un combat truqué qui avait mal tourné. Son adversaire, sûr de la victoire mais frustré par la manière, s’était défoulé en tapant plus que nécessaire sur ce pauvre type qui avait reçu l’ordre de baisser sa garde. Après huit rounds à subir des droites sèches sur les tempes, il finit par s’écrouler, fou de douleur, les oreilles plus sanguinolentes que le sable d’une arène après que de courageux picadors à cheval, se relayant dans leur amour du coup porté à l’encolure, de loin et par derrière, ont permis au torero — ce héros ! — d’achever une bête à demi-morte. Au sortir de l’hôpital, on lui confia la sécurité de ce bar, « El Perro Negro ». Sa stature et sa réputation suffisaient à dissuader les voyous.

Je n’ai jamais su pourquoi il m’avait pris en sympathie. Peut-être existe-t-il un langage commun à tous les solitaires, par-delà les frontières de l’âge, de la culture ou du milieu social ? Toujours est-il que je pouvais renouveler mes consommations par de discrets signes de tête quand les autres soiffards lui hurlaient leur déshydratation, tentant, peine perdue, de couvrir le son qui irradiait des enceintes et déshabillait chaque fois un peu plus les pauvres pin-ups accrochées si près de l’enfer. Ce son, à la fois inhumain et terriblement familier, qui m’enveloppait d’un cocon de granit et me projetait, électron fou dans un collisionneur ivre, au sein d’une galaxie de musique et d’amour.

♪ It’s been a long time since the book of love. ♪

J’étais alors loin de pouvoir imaginer que c’est du chaos que naît la lumière. Qu’il faut mille ans de malheur pour un sourire sincère. « Ce qu’il faut de sanglots pour un air de guitare », écrivait Aragon. Depuis combien de temps était-elle là, debout, à moins de deux mètres de moi ? Une distance d’à peine une envergure et pourtant infranchissable. Une passerelle de cristal déjà fendillé au-dessus du puits sans fond qu’était l’orgueil toujours entretenu de mon inexistence, cette inutilité viscérale qui ne s’abandonnait qu’aux sons des guitares. J’étais jeune et stupide. J’étais assis dos à la porte.

Je l’ai entraperçue à ce moment précis où le son soudainement laisse sa place à une enclume de silence, au souffle immobile d’un fantôme drapé de bleu métallique en fusion. Ce moment précis et improbable d’à peine une fraction de seconde. Elle avait disparu à la fraction suivante lorsque, tout aussi soudainement, le son reprend sa course folle sur une envolée rapide de notes courtes et tournoyantes comme un nuage d’étourneaux effrayés dont l’ascension globale s’enrichit, en vitesse, en hauteur, de la somme des ascensions de chacun des oiseaux. Et mon cœur — ce cœur dont je ne soupçonnais pas même qu’il existât — ce cœur s’est brisé en cent mille triples croches. Exécuté par un sourire. Éclaboussé de parcelles d’infini ! Une lourde galaxie de plomb soudain fondue en un seul atome d’uranium !

♪ Seems so long since we walked in the moonlight. ♪

Hébété, désorienté, je célébrerai ce jour dans la lumière du soir. Vagabond par ma seule faute, j’irai au-delà des collines, sur la partie sombre des montagnes. J’irai près de la mer, de l’océan, et j’attendrai que se brise la digue pour — avant qu’elle ne soit piétinée — cueillir la mandarine. Alors, mon temps sera venu et à ma dernière heure, sur un gibet de cachemire, je dirai merci. Je chanterai le chant de l’immigrant, ce chant, toujours le même, le chant de pluie des bons et des mauvais moments.

♪ It’s been a long time, been a long time,
Been a long lonely, lonely, lonely, lonely, lonely time. ♪

16 grammes de vent sur un arbre perché
  1. Au comptoir des hommes seuls
  2. Aux sources des courses douces où pousse la Grande Ourse
  3. Batman & la Batave
  4. Caricature à peine voilée du discours politique actuel
  5. Carpe diem
  6. Dancing Days
  7. Je suis chienlit !
  8. La vie, la mort… La Villa Maure… La ville à mort… Lave : il la mord !
  9. La volute finale
  10. Le canal du Minuit
  11. Lettres à une ex-future éditrice
  12. Orang en emporte l’Outan
  13. Paris est une vieille pute enchifrenée
  14. Régénescence
  15. Rennes d’un soir (un décompte de Noël)
  16. Reprends ton verre, camarade !