« Paris vaut bien une kermesse ! »

(Henri Quatre-Quart, pas loin de Montparnasse, 1593)

Putain !

Tu viens encore de te taper ta centaine de milliers de touristes quotidiens jusque tard dans le soir et tu me grognes à moi, pauvre pèlerin qui te pisse sur les hanches en ce frileux dimanche matin de pluie. Ce n’est pourtant pas moi qui risque de t’alourdir le bilan bactérien !

Franchement…

Par rapport à tous les pochards qui se vident intégralement de mille fluides aux couleurs indécises !

Par rapport à ces chiens, celui qu’on laisse errant et celui qui erre en laisse, et qui, tous, laissent des SMS à chaque réverbère !

Par rapport aux dandys cravatés, débordants de brandys sulfatés, qui viennent se soulager en tes rues populaires !

Par rapport aux multiples hectolitres de remugles moussus et odoriférants qui se déversent chaque soir sur l’écaille endolorie de tes pauvres trottoirs, mon jet tiédasse et désalcoolisé aurait dû t’être une caresse, un hommage, un doux baiser de vent chaud ! À tout le moins, passer inaperçu.

Mais non ! C’est sur moi que tu râles ! Et par l’intermédiaire d’une caricature de moustachu-collabo à front bas !

— Pouvez pas faire ça chez vous, espèce de dégueulasse !

Dans un jour de plus grand agacement, je l’aurais bien suivi jusque devant son antre pour bien le liquéfier de trouille, ce vieux con grassouillet, déjà tremblant des possibles représailles qu’annoncent mon ton lugubre et mon regard glacé de chacal dépressif en manque d’hémoglobine :

— Ça tombe bien, dehors c’est chez moi ! Alors tu seras bien aimable de faire chier ton affreux clébard chez toi !

Mais à quoi bon ? À vaincre sans baril, on triomphe sans boire.

Jadis, ô jolie jouvencelle, aussi féconde que rebelle, c’était « NON  ! » au missel et « NON ! » à la gabelle ! Aujourd’hui tu grommelles ! Tu ris jaune sous ton rimmel ! Tu racles tes semelles et rampes à la gamelle dans laquelle pataugent, pêle-mêle :

— des ribambelles de poubelles gavées de mirabelles pour lesquelles corbelles et crécerelles se querellent à coups d’ombrelles ;
— des nacelles isocèles aux bielles à étincelles ;
— des kyrielles circonstancielles de décibels industriels ;
— des pucelles qui se rêvent demoiselles sous les grêles aisselles des frêles ménestrels ;
— des séquelles culturelles aux voyelles bleu pastel ;
— des feuilles mortes qui s’interpellent quand passent les tractopelles.

Et ta gastronomie, autrefois renommée, perd de sa bonhomie et n’est plus qu’entérite. Du gras, du double-gras, du re-gras ! Réchauffées, surgelées, pré-mâchées, pré-digérées, tes nourritures terrestres, désormais sous l’égide pastorale des fabricants de merde, sont les ténias mobiles et fluorés qui cartographient tes égouts aux couleurs du dégoût. Des tonnes de viandasses lâchement empanifiées obésifient les hordes bien rangées de touristes qui s’entassent près des mortes statues, dans un flot continu d’affreux-follets funambules, monstrueux fauxtographes formicides qui ne louperont rien des piégeuses attractions — autant de soustractions à leur maigre budget — malgré la petitesse du séjour qui leur est imparti.

Des touristes, il t’en rentre de partout, comme les loups de la chanson. Il t’en rentre par devant, il t’en rentre par derrière. Il t’en rentre par ici, il t’en rentre par Ivry ! Ne riez pas, charmante Elvire… Paris n’y est charmante. Elle vire gravosse emperlée de joncailles. Ivrognasse boursouflée de liqueurs trop sucrées ! Radasse bouffie de toxicomanies, perfusée en permanence de botox frelaté !

Les rues étroites et clandestines où tu pansais tes plaies sont maintenant des villas éclaircies où tu soignes tes bobos. Et leurs pavés qui furent tes poings ne sont plus que des points de passage.

Triste putain blafarde, tu oublieras jusqu’à ton nom. Tu dandines par habitude tes pauvres fesses grasses qui n’espèrent plus la tape, flatteuse et bétaillère, du maquignon hilare hâtivement soulagé. Accro à la mémoire des Lolita, des Lescaut, des Lucrèce, des Loreleï, tu fardes de ciel bleu tes paupières fatiguées qui n’ont pas fermé l’œil depuis près de douze siècles. Ta garde-robe est comble de chiffons rapiécés aux parures échancrées qui dévoilent encore ton cul vieilli, outragé de saillies consanguines.

Mais tu conserves intacte, efficace comme le venin d’aspic, l’évidence foudroyante de ton éternité : cette moue aguicheuse sur le coin de tes rives pour laquelle les pendus à tes lèvres se noieront sous tes ponts.

16 grammes de vent sur un arbre perché
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