« Dans mon métier, c’est au printemps
Qu’on prend le temps de se noyer. »

(Jacques Brel, L’éclusier, 1968)

Encore un échec !

Si cette denrée était un bien négociable, je serais richissime. Quoi que je fasse de ludique, quoi que j’entreprenne de professionnel ou quoi que j’imagine comme étant une clé possible vers un début d’apaisement, tout ça finit invariablement par se vautrer comme une bouse défraîchie contre le mur terminal d’une impasse mal famée quand ça ne se termine pas dans le courant de l’onde impure d’un égout aux parois suintantes d’une calamine aussi piégeuse que l’adhésif toxique d’un papier tue-mouches !

J’ai parfois l’impression de n’exister que comme cobaye pour un laboratoire d’échecs et de déroutes.

— Claudine, pouvez-vous me ramener un cobaye, s’il vous plaît ?
— Oh, Professeur ! Encore une expérience à rater ?
— Tout à fait, Claudine, tout à fait ! Et je ne veux pas d’un apprenti cobaye : cette expérience-là doit rater dans les grandes largeurs !
— Oh, Professeur ! Vous voulez votre cobaye fétiche, alors ?
— Exactement. Quelle chance de l’avoir celui-là ! Vous savez qu’il a même raté son examen d’urine ? Une perle !
— Rhôôô, Professeur… C’est vous la perle !

Cette fois, c’est ma tentative de rejoindre Toulouse depuis Carcassonne en longeant à pied le Canal du Midi qui a sombré en un jour.

Je sais. Longer un canal à pied sur plus de cent kilomètres en plein hiver peut apparaître comme une idée stupide. Je te confirme que c’est totalement stupide. Mais je n’avais rien d’autre à faire ce jour-là et sur le moment ça m’a paru plutôt cool comme idée. Évidemment, si je m’étais posé cinq minutes pour y réfléchir, j’aurais assez vite admis l’imbécillité de la chose. Mais même face à un miroir, je réfléchis assez peu. Ce qui me garantit un emploi à vie dans ce fameux laboratoire.

Cela dit, les conditions de marche n’étaient pas idéales puisque mes seuls compagnons d’aventure ont été le froid, l’humidité et le vent qui les décuple! S’y ajoute le fait d’avoir oublié d’emporter un duvet bien qu’il figurait en bonne place sur ma liste de courses d’avant départ. Les jours précédents j’avais repéré un magasin à la sortie sud de Carcassonne et je prévoyais d’y passer ce matin-là avant d’entamer mon périple. Mais, emporté par mon élan j’ai complètement zappé cet aspect des préparatifs en apercevant le canal.

Je crois, surtout, avoir largement présumé de mes forces physiques et de mon état psychologique. Un peu comme un pistolero dans la rue devant le saloon qui s’aperçoit qu’il a laissé son arme dans la chambre de la jolie Dolly pile au moment où le shériff — par ailleurs époux de la jolie Dolly — pointe la sienne en sa direction…

Pour résumer :

  • départ de Carcassonne vers dix heures ;
  • temps maussade, température encore assez douce ;
  • marche soutenue pendant presque 8 heures ;
  • halte de nuit à l’écluse de Tréboul ;
  • impossibilité de dormir à cause du froid ;
  • jeu de cache-cache avec un chaton qui passait par là ;
  • décision de faire demi-tour entre deux grelottements ;
  • départ vers quatre heures du matin ;
  • démarche lente et peu assurée (nuit, froid, sommeil) ;
  • arrivée à Carcassone à quinze heures trente, fourbu ;
  • le téléphone portable perdu en route ;
  • un billet de train pour Paris.

Tu peux arrêter ta lecture ici. Cette mésaventure tient toute entière dans la liste ci-dessus. Bien sûr, je pourrais faire durer en te donnant quelques détails, histoire de jouer à l’écrivain qui a quelque chose à raconter. Je pourrais te parler pendant des heures de la beauté du canal et du petit bonheur de le découvrir délesté de touristes. Je pourrais m’appesantir sur les difficultés du parcours. Me plaindre. Geindre. Et enfreindre la première loi de ma littérature : ne pas t’incommoder avec mes toussotements d’invertébré fragile et les dysfonctionnements de l’interrupteur « on-off » qui me tient lieu d’état d’âme.

Mais puisque tu insistes…

Mauvais présages, ce matin-là. Déjà, je me réveille plus tard que prévu. Ça aurait dû jouer comme un signal. Mais c’est le genre d’alarme que tu ne reconnais qu’après coup. En y repensant, me vient l’intuition que ce genre de signal n’est pas un avertisseur que l’on néglige mais une sorte de « note pour plus tard » que ton alter ego se garde par devers lui pour mieux te le reprocher ensuite :

— Tu vois, je t’avais prévenu !
— Mais pas du tout ! Tu ne me le dis que maintenant !
— De toute façon, tu ne m’écoutes jamais !

En me levant, j’espérais voir le soleil m’encourager mais c’est un ciel bas et sombre qui m’attend. Une première depuis que je suis dans l’Aude : il a toujours fait beau ! Soleil fréquent et généreux, jusqu’à des seize degrés dans l’après-midi, pas une seule goutte de pluie, tout ça en plein mois de décembre. Je comprends mieux d’où vient la force et le moelleux des vins de ce pays.

Du haut de la colline où se trouve l’hôtel, j’aperçois une vaste éclaircie dans le grand lointain, là-bas vers le nord-ouest, et je fais le pari que d’ici peu elle étendra sa lumière jusqu’ici. Devine? Pari perdu, bien sûr. Tu commences à me connaître.

Coincée entre deux massifs montagneux et transpercée d’une rivière qui a dû être sauvage et capricieuse, la vallée de Carcassonne respire le calme. Du haut des remparts de la formidable Cité, mon regard ne se lasse pas du vaste horizon. Il faut y monter le matin de bonne heure pour voir la brume se dissiper et découvrir une ville qui hésite — comme beaucoup de villes moyennes — entre un développement violent et défiguratif et la préservation difficile d’une identité qui la fera mourir paisiblement dans un oubli certain.

En traversant la ville, l’Aude temporise son cours et freine ses cataractes pour ne pas réveiller les fantômes endormis. Elle s’étire discrètement sous le majestueux Pont-Vieux puis, à l’abri du sous-bois, reprend sa chevauchée vers la mer. J’imagine l’été et le printemps depuis cette vue. Je les veux magnifiques et colorés. Mais aussitôt s’y superpose l’image de dizaines de cars de touristes oscillant bruyamment dans la montée, reproduisant avec une certaine perfection la procession nuptiale des chenilles pétomanes et je me persuade alors que j’ai bien fait d’y venir en hiver !

En quittant l’hôtel, je prends la route qui descend au centre-ville et j’en profite pour récapituler ce que je dois acheter et que je vais oublier puisque, déjà, le canal se profile, là, au pied de la gare où se prélasse un petit port sans vie. Après le port, quelques cités HLM mornes et calmes au milieu desquelles trône un Pôle-Emploi qui ne désemplit pas. Sur l’allée en gravier qui borde le canal, de tout jeunes gamins s’initient au vélo à petites roues pendant que leurs mères, poussettes et sacs de courses plein les bras, se parlent de leurs petits derniers. Les bancs publics sont déserts. Au plus près de l’eau, un gros chien pataud promène un vieux à poil ras.

Enfin, à la sortie ouest de la ville, même alangui par l’hiver, le canal fait l’effort de ressembler à ses cartes postales et prend la pose sous les frondaisons dégarnies : l’aventure peut commencer !

Les premières heures de marche sont faciles. Le moral est au beau fixe et j’avance à bonne allure le long d’un paysage absolument splendide. Je suis seul. Je suis bien.

Une petite troupe de canards se reposent sur la rive opposée. Au loin, la chevrotine résonne. Des chiens aboient après je ne sais quelle proie. Régulièrement, le grondement rocailleux d’un train régional fait trembler la quiétude matinale puis s’estompe, doucement, laissant la place au discret clapotis de l’eau du canal dont le débit soutenu est parfois contrarié par quelques racines excavées.

J’hésite à faire quelques photos. Le ciel offre une luminosité comparable à celle des sous-sols du métropolitain quand celui-ci n’est éclairé que par ses seuls soupiraux. Le gris domine et se décline en teintes fades comme un délavé de mauvaise encre. Le gris pâle et crayeux des énormes platanes sans feuille se reflète dans une eau vert-de-gris tandis que le chemin de terre, tout de gris poussière vêtu, laisse voir ça et là quelques roches grisées d’anthracite par dessus le sable grège et le gravier gris perle. Étrangement, je me sens harmonieux dans cette incolorade.

J’aime marcher seul. J’aime flâner. Une flânerie réussie me mène à des rêveries jonchées de points d’interrogation comme autant d’arceaux impassibles balisant le parcours.

Idéalement, pour une flânerie de qualité, il me faut n’importe quelle étendue d’eau que je peux longer et sur laquelle se reflète imparfaitement la silhouette vacillante de tout ce qui est alentour : une rivière, un lac, un bord de mer, une simple flaque… Pour agrémenter cette flânerie, j’aime bien voir de vieilles pierres, d’anciens colombages, de vétustes vestiges, le moindre monceau de ruines sur lequel poser le regard pour que se reposent les yeux. Peuvent s’y ajouter sans dommage le bourdonnement sourd et lointain des activités quotidiennes, de rares personnes à la fois belles et étranges à croiser, un chien nonchalant, un léger vent, des arbres.

De temps en temps, histoire de souffler un peu, je m’arrête et je pose le sac. Je contemple le paysage, de part et d’autre du canal. Des vignes, des granges, quelques villages au loin. J’hésite à me rendre dans l’un d’eux. Prendre un café. Acheter deux ou trois trucs à grignoter… Et puis je me dis que ça risquerait de rompre le fil de ce voyage silencieux. Je récupère le sac et en route! Peut-être au prochain village.

Les écluses défilent. Irrégulièrement distantes selon le dénivelé du terrain — espacées de moins de trois cents mètres à plus de sept kilomètres — elles sont comme abandonnées. Les petites maisons qui les bordent et qui doivent, l’été, sentir le pastis et les rires, ont leurs volets clos.

Tout en marchant, j’essaie de penser à certains de mes textes en cours mais rien de tangible ne vient prolonger ce qui est déjà écrit et qui n’a pas beaucoup d’âme. Je sais d’expérience que forcer l’inspiration ne sert à rien. L’inspiration, c’est un peu comme un chat qui, après un temps de fausse indifférence, accepte enfin de jouer avec tes pieds à l’exact instant où tu trouves le sommeil. Elle (re)viendra quand bon lui semblera, et de préférence quand je ne pourrai pas noter tout ce qu’elle me livrera.

Le soir commence à tomber. Le froid et l’humidité se ressentent davantage. Je décide de m’arrêter à la prochaine écluse, à quatre kilomètres d’ici. En moins d’une heure je devrais y être. Je trouverais sûrement un coin pour y dormir.

Il fait déjà nuit noire quand j’arrive à l’écluse de Tréboul, à presque 30 km de mon point de départ et le vent commence à se lever, puissant.

Humide d’avoir soufflé tout le long du canal, il m’agrippe soudainement et me glace jusqu’aux os. Il use de mon squelette comme d’une piste de luge qu’il dévale en riant. Puis il se plaque violemment sur mon dos, prenant ma colonne pour un remonte-pente mécanique, faisant de chaque vertèbre une congère douloureuse. Je cherche à m’en abriter mais il est impossible de lui échapper. Il tourne autour des arbres, autour de la maison de l’écluse, ne laissant à l’abri de ses rafales qu’un maigre espace anguleux entre une porte de bois et son chambranle en béton. Je m’y installe à même le sol, aussi recroquevillé que possible mais ma grande carcasse laisse encore dépasser quelques extrémités que le vent, satisfait par l’offrande, s’empresse de dévorer.

Curieusement, l’idée de mourir de froid pendant la nuit ne m’inquiète pas plus que ça. Encore un peu, et je le réclamerais presque. Qu’on en finisse ! Le vent est partout. Il souffle dans tous les sens. Je me sens comme la tête du prisonnier sacrifié que ses geôliers utilisent comme ballon de football!

Sans doute attiré par le bruit de mes semelles qui raclent le gravier à chaque changement de position, un jeune chat, curieux mais farouche, vient me tenir compagnie. J’aimerais pouvoir l’attraper mais il ne s’approche jamais à moins d’un mètre et seulement lorsque je suis parfaitement immobile depuis quelques minutes.

Dans ce contexte, « parfaitement immobile » ne tient pas compte de mes dents qui claquent, de mes genoux qui vibrent, de mes pieds désormais désensibilisés et qui semblent vouloir apprendre l’un, la samba, l’autre, le twist, non plus que de mes mains qui tentent de leurs pauvres doigts racornis de réchauffer le reste du bonhomme en tapotant nerveusement tantôt le haut des bras, tantôt le gras du torse et ne font qu’élargir un peu plus les manches de mon manteau au niveau des poignets que le vent, ravi de cette offrande, s’empresse de dévorer !

Par-fai-te-ment im-mo-brrrrrr-i-le.

Lorsque le chat se décide à ne pas revenir, me privant au passage d’un peu d’occupation, la première pensée qui me vient est que je dois être mort et, convaincu que je ne bougerai plus, il s’en est allé quérir quelques félins amis pour, ensemble, faire de mon corps leur festin. La situation m’amuse : constater la fin de ma toux pour satisfaire la faim de matous !

Mais plus aucune patte de velours ne vient rôder près de moi. Et à y repenser, mourir de froid près du canal n’a rien d’enthousiasmant.

Je me résous donc à faire demi-tour et à rejoindre Paris. Tant qu’à mourir de froid, autant mourir chez soi ! Un coup d’œil sur le téléphone portable m’annonce qu’il n’est pas loin de quatre heures du matin. C’est probablement à ce moment que je l’ai perdu. J’ai dû le poser à terre pour me lever puis, si l’écran s’est éteint, l’ai oublié en partant.… Ou alors je l’ai mal rangé dans sa poche et il sera silencieusement tombé pendant le retour ?

Quat’ du mat’… Le jour dort comme un bienheureux et n’est pas près de poindre. Un rapide calcul (évidemment faux) me dit qu’en forçant l’allure je serais de retour à Carcassonne avant midi donc à Paris dans l’après-midi. Il y a juste, obscurité oblige, à faire bien attention à ne pas glisser sur les parties boueuses détectées à l’aller mais pour l’heure rendues presque invisibles. Il s’agit de ne pas se retrouver à moisir au fond de l’eau. Je crains, sans trop savoir pourquoi, de me sentir moins à l’aise dans l’estomac d’un poisson que dans celui d’un chat. Même s’il s’agit d’un poisson-chat !

Bien sûr, à longer un canal de nuit en traînant mon sac et mon moral en berne, persuadé que je ne sers plus à rien ni à personne, l’idée de mettre fin à ce cirque incohérent et inutile me traverse l’esprit. Pas de panique : c’est une vieille marotte qui date de mes quinze ans, l’âge idéal pour s’initier aux idées noires. Depuis, cette marotte me tient compagnie à chacun de mes coups de blues. Elle s’installe près de mon oreille droite (sur l’épaule qui ne porte pas le sac), et me chuchote des horreurs jusqu’à ce que j’en rigole.

C’est une forme sauvage d’auto-thérapie qu’il me faut encore peaufiner mais qui fonctionne plutôt bien. C’est comme se plonger dans une anthologie de bluesmen, des plus plaintifs aux plus jubilatoires. Pour passer — en douceur et en musique — d’une mélancolie en noir et blanc à un enthousiasme chromatique à faire passer Mondrian pour un pâle aquarelliste !

Mentalement, je ressors les précieuses galettes de vinyle de leur épaisse pochette en carton pour les placer précautionneusement sur le caoutchouc de la platine. Un petit coup sec sur le bras amovible pour amorcer la rotation… On the road again! De Son House à Hound Dog Taylor, en passant par Blind Willie McTell, John Lee Hooker, R.L. Burnside et tant d’autres…

Sa mission accomplie, la marotte rejoint son terrier, quelque part dans mon crâne, et patiente jusqu’au prochain mi bémol mineur. Plus fidèle que mon ombre. Courtoise, elle me laisse quelques réflexions sur le pourquoi du comment du sens de la vie qui me permettront de peut-être débloquer l’un ou l’autre de mes textes en rade.

De toute façon, un coup d’œil rapide vers l’eau sale et glacée du canal suffirait à dissuader n’importe quel kamikaze des possibles vertus d’une baignade nocturne.

Je fais donc attention à bien longer les platanes qui offrent de quoi se rattraper en cas de glissade et je déroule le fil de pensées cotonneuses en ne hâtant pas le pas pour mieux deviner si la prochaine tache sombre, là-bas sur le chemin, est un amas de feuilles mortes ou une flaque de boue.

Le retour est extrêmement pénible. Et long. J’ai faim, j’ai froid, j’ai sommeil, j’ai mal partout. Je vois difficilement où je mets les pieds. Mais marcher dans la nuit est encore préférable à attendre le jour près de l’écluse en faisant les cent mille six cents pas.

Je pense aux navigateurs solitaires qui endurent le Cap Horn ; je pense aux explorateurs polaires sur leurs traîneaux à chiens ; je pense aux poissons carrés dans leur manteau de chapelure ; je pense à la froide indifférence des financiers et des politiciens qui fabriquent volontairement de la misère sociale ; je pense que je n’ai plus de réfrigérateur à dégivrer ; je pense au liquide de refroidissement des camions sibériens ; je pense que la chaleur est un leurre ; je pense à l’effroi de Geoffroy qui a pris froid dans son beffroi !

Mais tout comme les bonnes choses, les mauvaises ont une fin. Les silhouettes claires des bateaux qui se détachent dans la nuit me signalent la fin prochaine de ce drôle de voyage. Carcassonne, enfin ! Visiblement hagard, si j’en crois, des passants, le malicieux regard, je me rends illico au guichet de la gare.

Je prends un billet pour le premier train en direction de Paris. Départ dans une heure. Arrivée vers vingt-deux heures. Changement à Montpellier. J’ai tout le temps d’aller à la brasserie du coin pour m’asseoir et me réchauffer d’un chaud chocolat bien chaud !

Chaud devant !

Assis inconfortablement mais assis devant une tasse fumante et face à la grande horloge, je décide de ne plus penser à rien pendant une dizaine de minutes pour conserver au moins dix pour cent de neurones intacts et ne pas louper ou le train ou la correspondance.

À l’heure dite, je monte dans le train. Face à moi, une jolie brune aux yeux noirs me sourit. C’est un accueil sympathique — ou moqueur pour ma tronche de zombie et ma dégaine hirsute — mais je ne me sens pas de lui faire la conversation. De toute façon, je ne parle pas aux gens, tu le sais bien.

Problème : j’ai vraiment sommeil et si je m’endors maintenant je sens que je vais rater l’arrêt de Montpellier et me retrouver à Marseille (destination de ce train). Je résiste à l’envie de m’endormir en jetant des coups d’œil alternatifs, tantôt au visage rond de la fille devant moi, tantôt sur les pages furtivement tournées de ses magazines que je suppose de mode en apercevant une jeunesse excessivement fluette faire la gueule dans des fringues importables (mais qui semblent bien s’exporter).

Je tente également d’appréhender la beauté nocturne des paysages languedociens qui défilent de l’autre côté de la vitre. Narbonne, Béziers, Sète… Que reste-t-il de nos Trénet, de nos Brassens, des poésies du temps jadis ?

Je sens bien que mes yeux se ferment mais le bruit ambiant est terrible et m’aide à ne pas flancher. Dans les fauteuils derrière moi, deux vieilles femmes se racontent leurs misères à voix haute, échangeant des sachets de thé et des souvenirs de ce pauvre Léon.

Ailleurs — une pensée reconnaissante pour l’immense Nino Ferrer — il y a l’inévitable téléphone qui sonne et il se trouve toujours une personne qui s’y cramponne ! C’est fou la façon dont une technologie est capable d’améliorer le quotidien d’un individu tout en escagassant proportionnellement tous ses voisins !

Et que penser de ce pauvre chat enfermé dans une boîte en plastique posée sur le porte-bagages, bloquée entre deux énormes sacs, et qui a miaulé ses tristes vocalises pendant tout le trajet sans que l’imbécile qui en avait la charge ne pense une seule seconde à l’en sortir de temps en temps pour le rassurer. Je l’aurais bien pris avec moi (le chat, pas l’imbécile !) mais je ne me sens pas le courage d’initier une possible altercation avec sa ou son propriétaire.

Cette propension à enfermer le plus à l’étroit possible tout ce qui est vivant (cages pour les lions, aquariums pour les poissons, filets pour les papillons, vases pour les rhododendrons et autres laisses et colliers pour les bichons et les griffons) est un des grands paradoxes de notre humanité éprise de liberté. Mais je n’ai pas non plus le courage de disserter plus avant de ce sujet à ce moment précis.

Je ne me rappelle pas avoir été aussi épuisé à la fois physiquement et psychologiquement. J’ai quand même bien envie de dire deux ou trois gros mots extrêmement désagréables aux responsables commerciaux de la SNCF qui confondent systématiquement transports en commun et bétaillère! Le TGV est vraiment une arnaque : le Très Grand Vol du siècle ! Trajets hors de prix, emplacements ridiculement étroits, rames aussi bondées que les RER parisiens, des valises dans les couloirs et parfois, comme en Bretagne, la desserte exhaustive de tous les villages du canton !

Montpellier. Je m’étire et me lève. La jolie brune sourit toujours. Je lui souhaite également une bonne fin de voyage.

Vingt minutes à tenir en attendant la correspondance. Les quais étroits sont en travaux et la foule se fait dense. Je me mets à l’écart du troupeau qui s’agglutine sous le panneau d’affichage exactement et qui bien sûr commence à râler parce qu’il n’y a rien d’affiché nulle part… Je m’appuie contre un échafaudage en espérant ne pas m’endormir debout.

Une fois à bord du train pour Paris, je ne m’attarde pas à détailler mes compagnons de voyage. Je m’affale sur le siège, je me laisse aller et enfin je m’endors.

Paris, 22h00. Il me reste moins d’une centaine d’euros. La pluie menace. Je n’ai pas envie de repasser une nuit dehors et j’opte pour un petit hôtel pas très loin. Une douche chaude, une nuit loin du vent.

Demain, il fera jour.

16 grammes de vent sur un arbre perché
  1. Au comptoir des hommes seuls
  2. Aux sources des courses douces où pousse la Grande Ourse
  3. Batman & la Batave
  4. Caricature à peine voilée du discours politique actuel
  5. Carpe diem
  6. Dancing Days
  7. Je suis chienlit !
  8. La vie, la mort… La Villa Maure… La ville à mort… Lave : il la mord !
  9. La volute finale
  10. Le canal du Minuit
  11. Lettres à une ex-future éditrice
  12. Orang en emporte l’Outan
  13. Paris est une vieille pute enchifrenée
  14. Régénescence
  15. Rennes d’un soir (un décompte de Noël)
  16. Reprends ton verre, camarade !