« Ma prochaine vie, je veux la vivre à l’envers. On commence par la mort, et ainsi on s’en débarrasse une fois pour toute. Ensuite, on se réveille dans une maison de retraite en se sentant en meilleure forme tous les jours. Etc. »

(Woody Allen via Aurélie)

L’atmosphère est lourde et enveloppante comme un édredon de velours. Aucun son n’est audible. Aucun mouvement n’est perceptible. Si la nuit avait une ombre, elle ne serait pas plus étanche. Ça ressemble à ce moment de flottement hors du temps qui suit un terrible orage quand tout semble en suspension et donne l’impression que le monde s’est instantanément figé, hésitant entre la crainte d’une récidive et la reprise de son activité coutumière.

Puis.

Du fond de l’infini fuse l’infinitésimal. Une première sensation. Une odeur délicate. Presque un arôme. À peine une fragrance. Une senteur éthérée mais terriblement entêtante. Comme du caramel tiédit avec une légère pointe acide… Un fruit à noyau qui achèverait de mûrir dans une herbe trop humide.

Paresseuse, la muqueuse nasale tarde à réagir. Mais bientôt, l’un après l’autre ses récepteurs olfactifs s’ébrouent et testent au hasard leurs interconnexions. D’abord sporadique, le flux d’informations a tôt fait de se transformer en un brouhaha contagieux qui rapidement se communique à l’ensemble des cellules. Le palais, le nez entier puis la langue et la gorge se gorgent d’une gangue de rentier népalais !

L’agitation tout autour commence à devenir palpable mais elle reste emmitouflée dans un brouillard permanent duquel ne ressortent que quelques phrases au ton mécanique en lien avec les procédures en cours. Des mots neutres suivis du cliquetis attendu des appareils ainsi sollicités.

On a beau s’entendre dire que tout ça va s’assouplir, les premières heures passées dans ce grand corps sec et ridé sont extrêmement douloureuses. La lumière, pourtant faible — une douceur d’étoile fauve dans un crépuscule immobile — me fait terriblement mal aux yeux. Le moindre spasme est un calvaire susceptible de me briser un os et les sons résultants sont une bouillie rauque.

Par pudeur, je ne détaille pas les mille sécrétions qu’exhalent mes orifices distendus…

Impossible de savoir depuis combien de temps je suis allongé là, sous la surveillance constante d’une imposante machinerie aux diodes multicolores et clignotantes d’où s’échappe un entrelac serré de tuyaux translucides distillant avec parcimonie mais régularité, une alternance énigmatique de sérums certainement nourriciers. Les uns sont épais et chauds, probablement sucrés, les autres, incolores et glacés, évoquent la lame affûtée d’un tueur à sang-froid s’enfonçant patiemment dans la roche noire et compacte qui sert de compassion aux avocats d’affaires de l’industrie pharmaceutique.

Le trajet de ces sérums au travers du réseau asséché des veines et des artères rappelle la difficile mais impétueuse remontée du magma dans un dédale de cheminées restées trop longtemps inactives. Le feu napolitain dans une chambre arverne !

Alors.

Peu à peu, la peau s’attendrit et rosit. Les muscles — enfin, ce qui sera bientôt du muscle mais qui n’est encore qu’une viandasse inerte — sont parcourus de brèves et chaotiques décharges électriques qui s’amplifient et se synchronisent à mesure que passe le temps qui pourtant ne paraît pas tant passer.

Pour accompagner les sérums et très certainement pour les aider dans leur cheminement, des séances régulières de physiothérapie — d’abord doucereuses puis exponentiellement brutales — viennent — par la seule grâce de ce contact manuel — humaniser l’ensemble du protocole. Des dizaines d’examens annexes mais probablement indispensables sont réalisés en fonction de critères qui m’échappent mais que je suppose dépendre de l’avancée globale de mon état : insertions de tuyaux, piqûres, passage au scanner, palabres, palpations diverses…

Afin d’accroître conjointement l’élasticité des tendons et la mobilité de certains cartilages, de courts déplacements moto-tractés sont effectués du lit à la fenêtre, de la fenêtre aux toilettes et des toilettes au lit, dans cet ordre, toujours.

Le voyage du lit à la fenêtre est le plus excitant. Le paysage qui s’inscrit dans le rectangle de verre n’a rien de paradisiaque — des arbres chétifs, des tours sans âme, un ciel gris — mais il ressemble fortement à une promesse, à un avenir. Le voyage de la fenêtre aux toilettes — et c’est vraisemblablement la raison de ce sens de rotation — permet de se soulager des vertiges physiques et psychologiques issus de la contemplation de cet avenir. De retour dans le lit, la mécanique précise — et précieuse — de la mélancolie proustienne peut alors prendre son essor et participer, la nuit, à la consolidation des efforts du jour.

La récompense intervient quand la sensibilisation atteint les extrémités des membres, validant la présence de phalanges jusque-là uniquement « décoratives ». Cette sensibilisation nouvelle est surtout le signe que l’usage du déambulateur ne sera bientôt plus qu’un souvenir.

Et de fait, quelques jours seulement après ma première marche autonome je quitte cet univers mécanisé pour rejoindre une résidence arborée dans laquelle je suis censé me refaire une vraie santé. Ce dont je doute fortement à mon arrivée en découvrant mes compagnons de chambrée : un régiment de grabataires dont beaucoup sont tout aussi impotents que moi !

Étrangement — mais peut-être cela fait-il partie de la procédure ? — je garde peu de traces de mon séjour dans cette résidence. Une impression globale de salle d’attente. Comme dans les zones de transit des aéroports où tout est à la fois immuable et éphémère. Les choses qu’on y voit comme les gens qu’on y croise. On ne fait qu’y passer. On met la machine à souvenirs sur pause et on attend l’appel pour l’embarquement.

Mais.

Je me souviens des repas systématiquement servis froids devant une télévision bloquée sur une chaîne sportive qui permettait à n’importe quelle feignasse avachie d’inviter les arbitres et les joueurs adverses à tester une pratique sexuelle autre que celle qui permet de concevoir des feignasses avachies.

Je me souviens de la gentillesse de « mon » infirmière, de sa voix de cristal bleuté aux accents des tropiques qui faisait danser des phrases comme « c’est l’heure des piqûres » ou « il m’a encore fait des diarrhées ».

Je me souviens de la pluie qui frappait avec une lourde insistance les petits carreaux mal nettoyés de la chambre. Des petits bruits sourds, asynchrones, des hôtes devenus familiers, apaisants. Je me sentais moins seul lorsque la pluie accompagnait de ses mitrailles mes lents chagrins existentiels.

Je me souviens également du passage du facteur et de l’absence de lettre.

C’est au cours d’un automne particulièrement lumineux, embellissant chaque jour davantage les pelouses du parc d’un tapis rougeoyant gorgé d’or, qu’on vint m’annoncer ma sortie — mon éjection ! — de cet hôpital dans lequel j’aurai pu expérimenter mes capacités érectiles. Signe évident de ma bien portance, il en découlait qu’immédiatement je devais foutre le camp ! Peut-être aussi que la fête sauvage consécutive à cette découverte — sauvage et improvisée dans la salle de repos du personnel — avait-elle joué un rôle dans cette décision subite ?

Or.

Même anticipée, cette sortie était la meilleure des nouvelles. Et puisque j’étais désormais muni d’une santé refleurie, je me suis octroyé une grosse période de farniente : un tour des lacs européens et quelques mémorables parties de pêche avec mes tout nouveaux copains dont certains me suivront jusqu’à l’enfance.

Une fois les cannes à pêche récupérées par le marchand, il m’a fallu trouver un emploi et j’ai alors rejoint une énorme entreprise de câblage dans le vaste sud d’une immense banlieue toute entière dédiée à l’industrie électronique et particulièrement à ses besoins en connectique. On m’y promettait une jolie carrière. Il est vrai que j’étais habile de mes mains. Les soirs de fête, à l’hôpital, j’amusais la galerie en faisant des nœuds coulants avec les drains qui nous alimentaient. Une façon efficace de mettre en panique la moitié du personnel !

Je fus directement intégré à l’équipe « Recherche et Développement » pour travailler sur un projet de câbles sans fil. Ce projet attisait les moqueries mais peu nous importait : il était largement financé ! L’essentiel était d’avoir une idée originale et de savoir la vendre. Le nec plus ultra dans n’importe quel business. Que cette idée soit ou non réalisable, qu’elle apporte ou non du bien-être à une humanité souffrante, qu’elle valide ou non des idées précédentes, tout cela n’intéressait pas grand monde dans le petit monde halluciné de la finance virtuelle. Produire, consommer, jeter… Produire, consommer, jeter… Recycler si la procédure de recyclage est rentable et si l’objet ainsi recyclé peut lui aussi, à son tour, être produit, consommé, jeté. Mais cette aberration payait son homme et il devenait alors plus facile de s’en plaindre et de rejoindre, lorsqu’il ne pleuvait pas, les manifestations joyeuses et colorées prônant une société alternative.

Pas très loin de cette usine, j’emménageais dans une petite maison semblable aux autres maisons de la rue : deux niveaux relativement spacieux, sans grenier ni sous-sol plus un jardin par derrière dans lequel un bâtard de chien drôle et con rendait inutile toute tentative de potager. Cet animal et moi partagions la maison avec une épouse en tout point remarquable. Excellente cuisinière et amante imaginative, tous mes amis vous le confirmeront !

Malheureusement, mon travail m’occupait au point de souvent lui consacrer mes soirées puis mes congés. Au grand dam de madame qui partait seule, alors, affronter les quidams — danseurs, charmeurs, croqueurs de macadam — qui faisaient du ramdam le long des canaux d’Amsterdam.

En tant que chef d’équipe j’avais le devoir d’oublier peu à peu tout ce que je savais et pour ça je suivais force stages et moult cours du soir. Si bien que je parvins, non sans mal, à rapidement descendre les échelons. Jusqu’au jour où la direction me renvoya à mes études.

J’intégrais alors une école d’apprentissage avec un diplôme de technicien en poche et la motivation nécessaire pour endurer trois années de beuveries et de gigantesques débauches, agrémentées aux beaux jours de montages de barricades, de jets de cocktails vodka-molotov-ananas et de démontages d’arcades au gré des embuscades post-cavalcades qui opposaient presque quotidiennement le groupuscule néo-réfractaire adjoint au syndicat bio-alternatif à joints.

Aussi quand au bout de ces trois années de folie il fallut se plier à la discipline plus stricte du lycée, je me suis tout de suite senti moins à l’aise. Non pas qu’il était impossible de ramener de l’alcool mais il était absolument interdit d’en boire dans l’enceinte de l’établissement ! Heureusement, entre les renvois, les heures de colle et les nombreuses escapades buissonnières, il restait de la place pour le rock et les filles. Beaucoup moins pour les cours. Qu’ils fussent courts ou — au secours ! — au long cours.

Et les jours qui défilaient comme s’ils avaient le diable au cul !

Si bien qu’en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire je me suis retrouvé assis près d’un radiateur éteint à ne pas comprendre les tables de multiplication ainsi qu’à oublier par cœur de vieilles fables qui, de toute façon, m’auraient servies à quoi ?

« Attaché ? dit le Loup, Vous ne courez donc pas où vous voulez ? »

Courir ! J’aurais tant aimé courir ! Là-bas, dans les champs ou là, juste en bas, dans la cour. Mais j’étais retenu prisonnier dans cette crèche infernale en compagnie d’un régiment de braillards tout aussi incontinents que moi.

Pour la première fois, j’eus clairement conscience que la fin approchait. Assez vite, je perdis le langage et la plupart de mes fonctions motrices pour n’être plus qu’une boule de viande implorante chaque fois qu’une dent se rétractait au cœur de mes gencives à vif.

Non !

Pourquoi me forcent-ils à entrer dans cette femme hurlante ? Je ne veux pas ! Je ne veux pas ! Mais déjà, j’y suis jusqu’au nombril. La tête résiste encore puis est engloutie à son tour et c’est tout mon corps qui glisse le long d’une paroi chaude et visqueuse qui me conduit dans le bain où je me désagrège peu à peu.

Une fois la désagrégation arrivée à son terme, une partie de moi reste confinée dans une pelote de chair nouvellement constituée tandis que l’autre partie est exfiltrée par aspiration dans un liquide blanchâtre.

Cette séparation est difficile mais quelque chose me dit que je me reverrai.

16 grammes de vent sur un arbre perché
  1. Au comptoir des hommes seuls
  2. Aux sources des courses douces où pousse la Grande Ourse
  3. Batman & la Batave
  4. Caricature à peine voilée du discours politique actuel
  5. Carpe diem
  6. Dancing Days
  7. Je suis chienlit !
  8. La vie, la mort… La Villa Maure… La ville à mort… Lave : il la mord !
  9. La volute finale
  10. Le canal du Minuit
  11. Lettres à une ex-future éditrice
  12. Orang en emporte l’Outan
  13. Paris est une vieille pute enchifrenée
  14. Régénescence
  15. Rennes d’un soir (un décompte de Noël)
  16. Reprends ton verre, camarade !