« Ce qui est incompréhensible, c’est que le monde soit compréhensible. »

(Albert Einstein, Comment je vois le monde, 1934)

Il y a longtemps que je ne m’étonne plus de ce que m’offre le hasard. Aussi ai-je pris l’habitude, quand quelque chose va de travers ou ne va pas du tout, de m’occuper comme je peux en attendant que le hasard se manifeste et me file un petit coup de pouce. Ou un gros coup de main. C’est selon. C’est au hasard.

Et par un hasard extraordinaire dont seul le hasard a le secret, j’ai un jour croisé la fille qui dessine les animaux du Jardin des Plantes de Paris. Je ne vais pas te raconter la visite avec force détails, on n’est pas ici pour se faire des scènes de ménagerie. Et puis les animaux ne sont pas très bavards. Ce qui est plutôt mieux pour préserver ce qui reste d’innocence chez les enfants qui ne font pas encore le rapprochement entre zoos et prisons et qui n’interprètent pas le regard vide et le pas somnambule des encagés comme une énorme injustice. Les espèces en voie d’extinction le seraient beaucoup moins si leurs habitats étaient aussi protégés que les statuts des marchands d’animaux et les dividendes des pollueurs.

La visite de la ménagerie s’est malgré tout révélée agréable d’autant qu’elle était impromptue et qu’elle m’a permis — encore le hasard — de compléter un texte en préparation.

Le texte pour lequel je cherchais une illustration (et que tu liras ci-dessous) était déjà bien avancé et se présentait sous la forme d’une courte liste énumérant les bons et les mauvais côtés qu’il y a à dormir dehors.

Car en toutes choses il y a de bons et de mauvais côtés. Mais aussi des plus neutres qu’on ne liste jamais. Peut-être parce que ces côtés neutres forment une trame nous permettant d’identifier une personne, un objet, un acte ou un instant et que nommer cette personne, décrire cet objet, raconter cet acte ou évoquer cet instant c’est fournir tacitement un lot de caractéristiques communes à tous les interlocuteurs. Par exemple, si je prononce le mot banc, je n’ai pas à ajouter qu’il s’agit d’un long siège. Si je parle de la nuit je n’ai pas à en préciser les horaires. Et si je parle de tel politicien, je n’ai pas besoin de rappeler qu’il est corrompu et incompétent. Les bons et mauvais côtés seront alors utilisés pour apporter des ressentis et des caractéristiques plus personnelles, méthode universelle et éprouvée qui permet autant la simple discussion que le débat passionné.

Après la visite, j’ai repris mon brouillon et l’ai agrémenté de réflexions sur la captivité car ce que le hasard m’a apporté ce jour-là, c’est la confirmation de la relativité de toute chose et, dans ce cas précis, le rappel que j’aurais pu ne pas avoir la chance de dormir dehors.

La liste.

Ce qu’il y a d’agréable quand on dort dehors, c’est qu’on n’a pas à faire son lit tous les matins. Certes, il faut ré-enrouler et remettre le duvet dans le sac mais c’est une opération assez rapide avec un peu d’habitude. Il y a juste à veiller à ne pas déséquilibrer l’écosystème local en embarquant par inadvertance cette pauvre petite araignée couleur caramel qui s’est vue, d’un jour à l’autre, transportée d’un square du treizième arrondissement jusqu’au Parc de Bercy dans le douzième. Je ne sais pas si elle s’y est adaptée ou si elle a dû (et pu) retraverser la Seine pour rejoindre ses pénates entoilées. Se souvient-elle que jusqu’au milieu des années soixante-dix, traverser la Seine était, pour de nombreux Parisiens, une aventure touristique autant qu’une expérience mystique qui pouvait aller jusqu’à la haute trahison s’il s’agissait de s’établir définitivement sur l’autre rive ?

Ce qu’il y a d’agréable quand on dort dehors, c’est qu’on n’a pas à se préoccuper des factures, de la télé trop forte des voisins, des voisins eux-mêmes. On n’a pas non plus à retenir un digicode, à laisser quelque part un double de ses clés (je suis un expert mondial de la perte de clefs). On n’a pas à sortir le chien ou la poubelle. On n’a pas besoin de tirer les rideaux, de bien fermer les volets, de triple verrouiller la porte.

Ce qu’il y a d’agréable quand on dort dehors, c’est qu’on n’a pas pas besoin de relever la lunette des toilettes. Il n’est même pas nécessaire de remettre ses lunettes pour aller aux toilettes. Bien faire attention, cependant, au sens du vent…

Ce qu’il y a d’agréable quand on dort dehors, c’est qu’on profite à fond du chant des oiseaux. Merles, pigeons, corneilles, pies, moineaux, geais, canards, poules d’eau, mésanges et autres volatiles dont je ne connais pas le nom. Dormir dans une volière n’est pas un inconvénient puisque, sans mentir, aucun de ces oiseaux ne songe, en nocturne, à accorder son ramage à son plumage. Exception faite des merles qui sont un peu les coqs de la ville : à peine le merle du soir s’est-il enfin tu que le merle du matin entonne « Comment vas-tu ? » !

Ce qu’il y a d’agréable quand on dort dehors, c’est qu’on profite du lever du soleil sur la Seine et de cette lumière à fleur d’eau qui me ferait presque rendre l’ordinateur pour prendre le pinceau si je n’avais pas un bric-à-brac de fagots mal ficelés en guise de doigts. J’éprouve une admiration sans borne (ainsi qu’une pointe de jalousie) pour les gens capables de dessiner, de croquer, d’esquisser, de peindre. Le dessin est un méta-art qui contient tous les autres (sauf la musique puisque celle-ci contient même l’univers). Le dessin est l’intermédiaire absolu entre l’esprit et la matière. Il est issu de la pierre (dessins rupestres, sculptures, gravures, graffitis, premières écritures durables) et y retournera après un parcours méandrin dans l’âme chaotique d’une humanité encore trop juvénile pour en apprécier la réelle importance. Ou déjà trop sénile pour s’en souvenir.

Ce qu’il y a d’agréable quand on dort dehors, c’est qu’on dispose de la plus grande chambre du monde, sans porte et sans fenêtre, dotée d’une vue à 360 degrés. Et pas besoin de réserver, il y a toujours de la place.

Ce qu’il y a d’agréable quand on dort dehors, c’est qu’on jouit d’une forme de liberté assez rare. On ne tourne pas en rond, dans un sens puis dans l’autre, comme une panthère du Nord de la Chine, perdue dans un zoo parisien alors qu’il lui aurait suffit de remonter le boulevard de l’Hôpital pour retrouver des compatriotes qui l’aurait certainement accueillie comme on accueille une livraison d’onguents ou d’aphrodisiaques mais au moins ne serait-elle pas à s’user le museau contre le verre épais de sa cage alors que des dizaines de petits sandwiches multicolores lui font des « Coucou le gros matou ! » de l’autre côté de la vitre.

Ce qu’il y a d’agréable (et d’indispensable) quand on dort dehors, c’est qu’on a la faculté de gueuler au moment où on a besoin. On ne dépend pas d’un exutoire collectif à heures fixes à la satisfaction forcément éphémère puisque cet exutoire n’existe qu’en capsules sous-dosées, renouvelables et payantes (sport, cinéma, show-business…). Et si on n’avait pas cette faculté, on la développe. Gueuler juste pour le plaisir ou pour se prouver qu’on existe encore. Gueuler pour se souvenir qu’on possède une voix. Gueuler pour entendre le son de cette voix.

Par contre.

Ce qu’il y a de désagréable quand on dort dehors, c’est qu’on n’est pas certain de retrouver son banc préféré qui aura été squatté par un camarade plus prompt à s’endormir et qu’il faudra parfois marcher longtemps avant de trouver (et parfois non) un emplacement de secours.

Ce qu’il y a de désagréable quand on dort dehors, c’est qu’on dort peu. On se couche tard car il faut attendre que les fêtards rentrent chez eux et libèrent un banc. Quand ils ne s’endorment pas dessus ou qu’ils n’y laissent pas un mélange de bières et de pizzas agrémenté de bile et de sécrétions diverses. On se lève tôt car on est réveillé par la sarabande des joggers qui font crisser le gravier de l’allée de leurs foulées plus ou moins élégantes dès que le jour se lève.

Ce qu’il y a de désagréable quand on dort dehors, c’est lorsqu’il se déverse en quelques minutes des trombes d’eau qui rendent impraticables les bancs et les sols et qu’il faut trouver le moyen de passer la nuit autrement que paupières closes jusqu’à ce que démarre le premier métro, histoire de somnoler quelques instants d’un terminus à l’autre.

Ce qu’il y a de désagréable quand il fait froid et que tu habites dehors, c’est que ta bite est dehors quand tu te lèves la nuit pour pisser. La faible température externe transforme alors ton boa en lombric et tu te pisses sur les doigts. Heureusement, cela les réchauffe et, par effet de conduction, cela réchauffe aussi ta bête stoppant ainsi sa régression centimétrique. Finalement, la nature est bien faite. Mieux faite que la braguette à fermeture éclair de mon pantalon qui possède dans sa partie basse une sorte de cavité constituée par le retour d’ourlet du tissu et qui est suffisamment douée pour attirer et coincer la languette métallique de ladite fermeture lorsque je zippe icelle vers le bas, languette que mes pauvres doigts gourds de vieillard à moitié endormi peinent à récupérer.

Ce qu’il y a de désagréable quand on dort dehors pourrait bien sûr être évité en prenant place dans la cage de l’orang-outan. Si j’étais à la place de cette pauvre animal, j’aurais de la paille pour me couvrir et me tenir au chaud. Je n’aurais rien à faire, pas même à me déplacer pour me nourrir. Je regarderais passer la vie à l’extérieur, le regard résigné et le geste las. Je n’écouterais pas les gens discourir sur mon espèce menacée et la chance que j’ai de ne pas être morte brûlée vive dans un incendie de forêt, là-bas, dans cette jungle qui se raréfie, cette jungle moite et verte qui est inscrite en molécules de feu dans chacune de mes cellules. Je ne les écouterais pas car je ne parlerais pas leur langue. Je ne parlerais même plus la mienne. À quoi me servirait-elle ?

À la réflexion, il y a quelque chose d’étrange dans cette rencontre entre celui qui dort dehors et ces bêtes sauvages contraintes à l’enfermement.

Toutes ces espèces ont l’habitude, elles, de dormir dehors. C’est même dans leur nature profonde. Ce n’est pas dans la mienne. Ce n’est pas dans la nature du genre humain qui, très tôt, s’est réfugié dans les cavernes avant d’apprendre à construire des huttes. Si, de mon côté, j’ai bien eu conscience d’être au centre d’un paradoxe, je ne crois pas que ces bêtes m’aient perçu comme une bizarrerie. Pas plus bizarre en tout cas que les nombreux visiteurs habituels. Ce qui pose la question de la conscience de l’habitat chez l’être humain : non comme un territoire géographique — avec ses frontières, sa superficie, ses richesses, sa topographie — mais comme une part intrinsèque de son identité.

Chez l’animal, territoire et habitat se confondent. Le blaireau n’a pas de calendrier de belettes sur les parois de son terrier. L’hirondelle ne va pas faire la queue chez le ragondin, le samedi après-midi, pour agrémenter son nid de mobilier en bois. Chez l’animal, l’habitat hors belle-étoile (terrier, nid, galerie, etc) est avant tout lié à la reproduction et à la protection des petits (dans certains cas, à l’hibernation).

Chez l’Homme, l’habitat a évolué jusqu’à devenir une seconde peau et un musée de soi. La qualité de la décoration lui est souvent plus importante que la pérennité des fondations. Il y expose sa vie (réelle et fantasmée) sous forme d’objets manufacturés qui indiqueront aux visiteurs la part de personnalité qu’il consent (consciemment ou non) à mettre en avant.

La perte d’un habitat n’est, chez l’animal, qu’une contrainte temporelle, le temps de se déplacer plus au sud ou plus au nord. Il ne semble pas y avoir d’affection. Que de l’affectation. La perte de son habitat, pour l’être humain, est souvent vécue comme un drame majeur. Une amputation. Une régression. Une faute.

Chez l’animal, un habitat définit un groupe voire l’entièreté d’une espèce. Chez l’Homme, l’habitat représente l’individu plutôt que le groupe. Et les nombreuses façons et complications pour y accéder sont les preuves de sa fonction sociale beaucoup plus que de sa fonction écologique (au sens propre de ce mot). Or, s’il y a une fonction sociale liée à l’accession d’un habitat, il y a obligatoirement une fonction sociale liée à sa perte, fonction variable selon la psychologie et les antécédents des individus concernés mais aussi des groupes dont sont issus ces individus.

En conséquence.

Dormir dehors nous ramène à notre animalité et pas seulement dans ce qu’elle aurait de sauvage (comme le contentement physique qu’on peut éprouver en dormant « à la belle étoile » lors de vacances dans des régions chaudes). Dormir dehors c’est expérimenter au mieux la conscience de l’instant (son appréciation, parfois son urgence). Cet instant, qui n’est que la prolongation de l’instant précédent sans chercher à être l’origine de l’instant suivant. Cet instant qui nous éloigne des débats métaphysiques dans lesquels l’essence précède la conscience alors que, tout animal sait cela, l’essence ne précède que les automobiles et ses rejets au loin les suivent.

Dormir dehors est une façon de se découvrir, au-delà des carcans et des conventions qui affadissent et neutralisent. C’est une façon de synchroniser l’unicité qui nous définit et la globalité de ce qui nous relie à l’univers. Ce n’est peut-être ni la plus simple, ni la plus agréable, mais certainement l’une des plus efficaces. C’est une manière de voyager entre l’infiniment grand et l’infiniment petit et d’y voyager en compagnie de la relativité et de l’empathie. Relativité de nos émotions particulières, empathie pour cet univers dont nous faisons tous partie. Dans tout ce qu’il peut y avoir d’agréable ou de désagréable à dormir dehors, il n’y a souvent que l’indication de notre nature profonde et la mesure de la distance que l’on a réussi à mettre entre l’animalité dont on vient et le transhumanisme vers lequel on se dirige.

Génération après génération, civilisation après civilisation, nous ne faisons qu’apprendre à devenir de parfaits androïdes. À tenter de gommer l’individualité propre à chacun d’entre nous pour nous fondre totalement dans un groupe plus homogène, moins imprévisible.

Mais l’humanité n’est sans doute qu’une étape. Coincée entre le sol et les étoiles. Déchirée entre son besoin irrépressible de s’attacher au premier et son impatience à rejoindre les secondes.

Entité quantique en constante transition, en voyage perpétuel, nomade ad vitam, l’humanité est une entité complexe à jamais encombrée d’un animal à la mélancolie fragile. Que cet animal dorme dedans ou dehors.

16 grammes de vent sur un arbre perché
  1. Au comptoir des hommes seuls
  2. Aux sources des courses douces où pousse la Grande Ourse
  3. Batman & la Batave
  4. Caricature à peine voilée du discours politique actuel
  5. Carpe diem
  6. Dancing Days
  7. Je suis chienlit !
  8. La vie, la mort… La Villa Maure… La ville à mort… Lave : il la mord !
  9. La volute finale
  10. Le canal du Minuit
  11. Lettres à une ex-future éditrice
  12. Orang en emporte l’Outan
  13. Paris est une vieille pute enchifrenée
  14. Régénescence
  15. Rennes d’un soir (un décompte de Noël)
  16. Reprends ton verre, camarade !