« … quam minimum credula postero. »

(Horace, Odes, -23)

Certains jours, tu te lèves guilleret et tu te dis que la pente est en train de s’adoucir. Tu vas même jusqu’à imaginer que la faible lueur, là-bas dans le lointain, ressemble au lever du soleil. Ce n’est certes pas encore d’un jaune éclatant mais ça semble en prendre gentiment le chemin. Et tu sais que le plus important dans un voyage — quelqu’en soit l’objet, la durée ou la distance — ce n’est pas d’arriver à destination mais d’en faire le premier pas. Et cette éclaircie, ce matin-là, tu la vois tellement — tu la veux tellement — comme le premier pas d’un voyage enfin serein.

Évidemment, tu as tort. Car au bout de n’importe quel tunnel, finalement, c’est toujours un autre tunnel qui s’ouvre. Seulement, parfois, tes emmerdes prennent quelques jours de congés. Mais elles ont beau être en vacances, elles pensent toujours à toi :

— T’y as cru, hein ? Ben, fallait pas ! Bisous !

Dernier épisode (ou plutôt : épisode le plus récent) de ma déjà longue série de déboires : la perte de mon portefeuille qui aurait dû se trouver dans cette poche mais non ! Disparu !

Perdage ou dérobation ? Je penche plutôt pour la deuxième solution d’autant que j’ai quasiment vu opérer le gars. Mais moi, méchant comme un bisounours à Woodstock, tu penses bien que je n’ai pas imaginé une seule seconde que ça pouvait poser un problème, sa main si près de ma veste accrochée à la même patère que la sienne dans ce bar que je te conseille néanmoins, la stout irlandaise y est servie comme il se doit : par une serveuse aussi brune que la bière au point qu’on peut imaginer se désaltérer de l’une à la source de l’autre…

Le gars en question. Comportement un peu bizarre mais dans un bar, après une certaine heure, on est tous un peu bizarre, non ? Et donc le voilà qui se remet la mèche en place, se roule une cibiche, tourne en rond, avance, recule, remet sa mèche en place, s’approche de sa veste (donc de la mienne), farfouille dedans, l’enfile, remet sa mèche en place puis teste ses capacités motrices comme le font tous les ivrognes sur le départ : avec un pied qui avance pendant que l’autre hésite soit à reculer, soit à glisser sur la droite (ou sur la gauche selon le côté de la Seine où se trouve le bar) voire à ne pas bouger et obliger le reste du corps à reprendre une bière.

Pendant ce temps, je plaisante avec une amie :

— Ha, ha ! J’espère qu’il n’est pas en train de me faire les poches !

Et je replonge dans ma bière et dans nos conversations. Jusqu’au moment où retentit la cloche annonçant la fin des agapes car c’est ainsi : la vie est cruelle. À un moment, il faut s’arrêter de boire. Comme si cela ne suffisait pas, il faut se lever, payer puis partir car les bars ont l’obligation de respecter un horaire de fermeture. Ce qui permet à leurs clients de faire une pause salvatrice dans le débit d’imbécilités vocales ou comportementales dont ils sont coutumiers. Débit étonnamment proportionnel à celui des pompes à bières. Quand on appliquera aussi strictement ce principe de fermeture obligatoire aux politiciens, ce pays aura la paix pour au moins dix mille ans !

Il est deux heures du matin, je prends ma veste, je mets la main dans la poche, dans l’autre poche… Et merde !

Et là, je revois l’action comme dans un ralenti cinématographique, ce procédé qui n’est, finalement, qu’une magouille destinée à allonger artificiellement une histoire qui s’enlise. C’est un peu comme « tirer à la ligne » en littérature. Car même dans ces professions dites « artistiques » — et qu’on pourrait croire, à priori, peu enclines aux fourberies capitalistes — il existe des « fumistes ». Des types qui ne savent pas s’en tenir au fil de leur récit et qui trouvent amusant de faire perdre du temps à leurs lectrices ou à leurs spectateurs. D’autant que ces braves gens ont déjà payé leur place ou leur ouvrage ! Alors vas-y que je te balance des considérations intempestives sur tout et n’importe quoi ! Et vas-y que je dis du mal des politiciens et des ralentis cinématographiques ! Le récit ? Quel récit ? Sales types !

Le ralenti du gars en question : sa mèche, sa main, ma poche… Trop tard, il est loin maintenant. Et mon larfeuille aussi ! Heureusement, il me reste un peu de monnaie en vrac. Je paye mes bières et je raconte l’histoire à la serveuse et à son collègue du soir. Elle reste cool mais lui s’excite un brin :

— Va au commissariat ! Fait le tour du quartier avec la BAC ! Y z’ont que ça à foutre !

Euh, non merci. Je crois que je vais faire le tour du quartier tout seul. Les gars de la BAC, je les connais, je préfère encore « mon » voleur. Voleur putatif, ceci dit, car si tout incline à croire que ce fils de putatif a bien perpétré cet ignoble larcin, il reste toujours une part de doute et le doute doit profiter au putatif.

Me voilà donc parti arpenter les rues et les ruelles de la Montagne Sainte-Geneviève, montagne d’une altitude monumentale d’environ soixante mètres. Il fallait quand même un sacré culot pour accoler à cette bosse le joli nom de Montagne. À moins que — et parce que seules les montagnes sont capables d’en accoucher — cette appellation ne lui vienne des nombreuses souris qui lui gravissent les flancs, à deux ou quatre pattes, suivies comme leur ombre par de longues queues sémillantes qui ne sont pas toujours les leurs…

À cette heure-ci, les bars ferment les uns après les autres et déversent sur les trottoirs des cohortes d’outres à bière qui n’ont plus de la marche qu’un souvenir saccadé et tortueux. Je cherche quoi de toute façon à déambuler ainsi, zombie parmi les ombres ? En admettant que je le retrouve, il se passera quoi ? J’ai une grande gueule mais je ne suis pas un violent. Une hypothétique conversation pourrait ressembler à ça :

— Monsieur ! Hé, monsieur !
— Plaît-il ?
— Euh… Il me semble que, par inadvertance autant que par hasard, mon portefeuille est tombé dans votre main pile au moment où vous la mettiez dans votre poche. C’est dingue, non ?
— Oui et alors ?
— Euh… je… peut-être… je dis bien peut-être, hein ? peut-être que vous pourriez, euh… me le rendre ?
— ♪ ♩ ♬ …
— Non ?
— Non. Ha, ha, ha, ha !

Puis il aurait déployé ses ailes de super-putatif et se serait fondu dans la nuit parisienne tel un suppositoire argenté dans le rectum aérodynamique d’un ministre en campagne.

Ou alors…

Il aurait sorti un grand couteau, encore rouge de son précédent crime, et m’aurait découpé en exactement soixante-douze parts égales pour les distribuer ensuite — prodigue et quelque peu m’as-tu-vu — aux chats errants du voisinage.

Ou encore…

Épuisé de parcourir les ruelles et les rues entre Mouffetard et St-Jacques, je regarde le Panthéon s’endormir sous la lune dont un quartier l’atteint. Son halo s’agrège avec douceur dans la lumière pâle des réverbères et crée une lueur spectrale propice au réveil des fantômes d’Eugène Sue ou d’Edgar Allan Poe, ces suppôts supposés du polar.

Évidemment, je ne retrouve pas le gars. Marcher m’aura néanmoins dessaou… euh, réveillé et je dessaou… non, je décide de descendre jusqu’au commissariat de la Place Maubert pour faire une déclaration de perte.

À dix pas de franchir la porte, une voix boutonneuse me surprend :

— Monsieur ! Hep, Monsieur ! C’est pour quoi ?

Je n’avais pas vu ce jeune policier dans sa guérite et visiblement, lui non plus ne m’avait pas vu venir. Je lui explique en deux phrases, il réfléchit trois secondes et me sort quatre mots :

— Bon, OK, allez-y.

À cette heure-ci le grand hall d’accueil est désert. Je m’approche du guichet et ré-explique ma demande à la préposée. Elle me fait remplir un papier de couleur jaune innommable censé me permettre de récupérer une carte d’identité auprès de la Mairie. J’ai quand même un doute. Quelqu’un me présente un papier de cette couleur, je le fais mettre immédiatement sous dialyse !

— Et pour ma carte bleue ?

Elle s’empare d’un classeur, le feuillette tranquillement puis inscrit un numéro de téléphone sur une feuille de carnet vantant les mérites d’une société de serrurerie sise dans une rue voisine. J’ignorais que la Police Nationale était sponsorisée par les commerçants du quartier. Elle me tend le papier et me permet d’utiliser le téléphone posé sur son bureau.

Problème : son bureau se trouve de l’autre côté du guichet devant lequel je me tiens. Elle comprend la situation assez rapidement et s’affaire à déplacer le téléphone dans ma direction. Il y a bien le fil de l’écouteur coincé sous le clavier de l’ordinateur qui la gêne un peu mais c’est surtout l’enchevêtrement de câbles qu’elle vient de mettre à jour en tirant d’un coup sec qui la laisse perplexe. Pas trop longtemps puisqu’il faut bien rattraper ces papiers entassés sur le clavier et qui glissent désormais vers le sol. Au moment où le téléphone arrive enfin jusqu’à moi, je mets fin au sourire ironique qui commençait à l’agacer. J’empoigne le combiné et la policière me prévient sèchement :

— Il faut faire le zéro pour sortir.

OK, ma réputation de vertébré le moins doué de l’univers en matière de téléphonie fixe et mobile vient encore de franchir un nouveau palier : j’ai beau faire le zéro, je ne « sors » pas. Après plusieurs tentatives infructueuses, je suis bien obligé d’affronter le regard moqueur de la forcenée de l’ordre.

Son naturel suspicieux toujours en éveil, elle me scrute pour tenter de déterminer si je ne me fous pas de sa tronche ; à moitié rassurée sur ce point, elle s’attarde sur le téléphone, circonspecte ; elle regarde alors sur son bureau et voit un deuxième téléphone identique au premier mais dont les câbles s’emberlificotent de l’autre côté de son ordinateur sur le clavier duquel il ne reste plus qu’un seul papier qui hésite encore à rejoindre ses petits camarades éparpillés à terre.

L’échange téléphonique se fait sans un mot. Je « zérote » et cette fois, je « sors ».

Je ne suis d’ailleurs pas seul à sortir puisque ma standardiste d’un soir enfile sa veste et sa matraque et s’éloigne, prête à pourfendre le maraud tapageur plutôt que l’ignoble financier suceur de PIB.

C’est un peu devenu ça la police, non ? En gros, tu as payé pour que ton chien soit éduqué, entraîné et équipé en vue d’une chasse au triple grizzli et ce con ne te ramène que des ragondins rachitiques. Le monde croule sous les escroqueries répétées des putatifs qui nous gouvernent et le chien-chien te ramène des pochards, des SDFs, des dealers, des clandestins… Quand il ne passe pas son temps à cuver ou à remplir d’improbables formulaires que personne jamais ne relira. Le pire, c’est qu’il est content le chien-chien ! L’a bien travaillé, le chien-chien ! Veut son Ricard maintenant, le chien-chien !

— Ce sont les ordres, aboieront-ils ! Nous n’avons pas trop le choix !

Mais les ordres, c’est comme dans la blague de l’inestimable Coluche sur les choses qui ne se vendraient pas si on ne les achetait pas. Si tu dis : « NON ! », l’ordre ne va pas s’exécuter tout seul. Bien sûr, dire « NON ! » implique quelques conséquences. Qu’il faut ensuite assumer. Comme il faut assumer, d’ailleurs, le fait de ne pas dire « NON ! » et de se voir reprocher à juste titre des méthodes que même les voyous réprouvent. Car personne n’aime la concurrence.

Attention : je ne suis pas en train de dire du mal de ces femmes et de ces hommes en tant que personnes parce qu’elles portent l’uniforme. C’est la fonction que je dénigre. Ses déviances surtout. Comment avoir confiance dans un corps de fonctionnaires qui a perdu de vue l’aspect « public » de sa mission ? Qui n’est plus, au mieux, que la garde rapprochée d’un quarteron de putatifs ; qui n’est plus, au pire, qu’un pion manipulé, absent des zones à problèmes alors qu’il est surnuméraire dans la surprotection desdits putatifs et de leurs putassières demeures ?

Repense à cette fonction et calcule ses dérivées. Tu as deux heures.

Je pense à tout ça le temps d’être mis en communication avec un centre d’appel situé quelque part en Afrique francophone. C’est du moins ce que j’en déduis au ton doux, posé et légèrement chantant de mon interlocutrice. Je ne sais pas si c’est l’heure tardive, la fatigue, l’énervement dû à la situation ou plus simplement la mauvaise qualité de la communication mais je ne comprends rien de ce qu’elle me raconte, excepté qu’elle se prénomme Marie, comme à peu près quatre-vingt dix-huit pour cent des intervenantes en centre d’appels. De son côté, elle fait de son mieux pour entendre ce que je dis mais la conversation est impossible et je raccroche, un peu furieux de cette perte de temps.

J’évite cependant de trop manifester mon désarroi et mon courroux d’autant qu’un policier vient de prendre la place laissée vacante par sa collègue. Il a bien travaillé la posture du gars qui aperçoit un type à son guichet mais qui feint de ne pas l’avoir vu. Il a dû faire un stage à la Poste.

Son attention est entièrement accaparée par les machines qui encombrent son espace : l’ordinateur, qui le fascine mais qu’il n’ose pas toucher ; le téléphone (le premier, si tu as suivi) qu’il fixe en priant pour qu’il ne sonne pas ; enfin, il se fige dans un recoin devant un truc que je ne peux pas voir d’où je suis. Il se gratte la tête et finit par demander à voix haute :

— C’est sur ce bouton-là qu’y faut qu’j’appuie ?

Comme personne ne lui répond, il n’appuie pas sur ce bouton-là et s’assoit de profil devant moi pour continuer de faire semblant de ne pas me voir. J’avais juste une ou deux questions de procédure à affiner mais je sens qu’il ne me répondra pas ou alors qu’il me racontera des conneries. Je suis fatigué. Je le traite de tous les noms (mais en silence). Puis je regagne les rues désertes et baignées de fraîcheur d’un Paris dans lequel, désormais, rôde une bête !

Une bête avec des papiers à mon nom. Des papiers qu’étrangement je retrouverai quinze jours plus tard dans la même taverne ! Le portefeuille ne contenant pas d’argent, le type l’avait balancé sans ménagement dans les toilettes où il fut récupéré par l’équipe de nettoyage. Le patron du bar m’ayant immédiatement reconnu sur la photo de ma pièce d’identité — façon polie de me dire que j’ai une sale tronche vu la qualité de ce genre de photos — a donc attendu que je revienne pour me le rendre.

Ce geste — confondre les toilettes et le bureau des objets trouvés — n’est pas très commercial et ne plaide pas en faveur d’un pardon voire — comme l’a joliment fait Georges Brassens dans sa « Stance à un cambrioleur » — d’un remerciement pour cette histoire que je lui dois.

Sans compter qu’il aurait pu immédiatement me rendre le portefeuille en le découvrant étanche puisque vide de tout liquide. Quitte à me sermonner d’importance pour mon manque de discernement et mon esprit petit-bourgeois ! Après tout, se faire subtiliser de l’argent liquide dans un bar devrait aussitôt — chez quiconque est pourvu d’un minimum de sens écologique — passer pour une allégorie sur la lutte contre la présence de métaux lourds dans la chair des poissons !

Il aurait pu également, et plus simplement, me laisser un mot.

« Monsieur,
La vie est difficile pour tout un chacun et les voleurs ne font pas exception. Je vous saurais gré, lors de votre prochaine venue dans cet établissement, de garnir un tant soit peu votre maroquin de quelques billets en cours de validité. Peu importe la devise mais si je peux émettre un avis, je préfère les francs suisses. On ne sait jamais : je serais peut-être un jour ministre.
Avec mes remerciements, je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de ma respectueuse cleptomanie. »

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