« L’ours en cage est au pied du mur
En train d’équarrir son dresseur. »

(Hubert-Félix Thiéfaine, Les Mouches Bleues, 1993)

Je sais désormais quel est notre avenir : nous allons tous mourir ! Je sais également dans quelles conditions.

Le réchauffement climatique va soudain s’emballer au point que la Seine servira de percolateur à tous les bars de la capitale tandis que les derniers glaciers des Alpes se reconvertiront en braseros ma non troppo. La banquise va entièrement disparaître, laissant la place à une morte étendue d’eau tiédasse, impropre à confectionner la moindre anisette. Les grandes forêts nordiques ne se composeront plus que de modestes bruyères naines et de quelques thuyas desséchés, forçant la faune sylvestre qui n’aurait pas succombé à redescendre de quelques parallèles pour s’installer dans les parcs et les jardins des villes et des particuliers. En conséquence de quoi, les ours vont nous dévorer.

Non seulement pour se nourrir, mais aussi pour se venger de cinquante siècles d’humiliation. De l’ours en peluche à la dernière trouvaille sémantique des médias outre-atlantins, de cette petite peste de Boucle d’Or aux (pourtant bons) romans de John Irving, les raisons ne manquent pas de s’envoyer du sapiens de derrière les sapins.

Cette rancune tenace de l’ursidé envers son ancien compère prend forme il y a déjà quelques centaines de milliers d’années, à une époque où les hommes (fraîchement déprimatés) et les ours (qui déprimeront bien plus tard) vivaient en relative symbiose, conséquence de leurs nombreux points communs.

Tous les deux chasseurs, cueilleurs et amateurs de longues siestes, tout les destinait à être de parfaits commensaux. Tous deux étaient capables de se dresser sur leurs pattes postérieures ce qui leur conférait un net avantage pour se défendre ou observer, au loin, la migration tranquille des placides ongulés. Tous deux étaient omnivores et pouvaient se partager baies et cuissots, racines et rognons. Tous deux, pour dormir, préféraient la rude sécurité cavernicole à la féerique mais dangereuse belle étoile, alliée fidèle des prédateurs nocturnes. Tous deux aimaient se baigner nus dans les froides rivières salmoneuses, les architectes du crétacé ayant une conception assez floue de la séparation salle-à-manger-salle-de-bains. Enfin, après s’être longuement et mutuellement gratté l’inatteignable vertèbre de leur respective épine dorsale avec l’arête centrale d’un dernier poisson rose, tous deux partaient somnoler sur un proche promontoire, rassasiés et paisibles, sous le doux soleil vespéral du printemps de l’évolution.

Tous deux eurent pu forgé une longue et belle histoire de camaraderie solidaire à faire passer Baloo et Mowgli pour deux sinistres amis de trente ans ! Mais les lois de l’évolution sont dures. L’ours devint rapidement un solitaire hibernatoire quand l’homme se transformait en grégaire hyperactif.

Bientôt, on se chamaille. On se dispute les proies. On revendique de préférer dormir plutôt de ce côté de la grotte. On oublie de s’échanger les coins à champignons. On se parle mal. On se fait la gueule. On ne s’aime plus.

Chacun est sûr du bien-fondé de son patrimoine génétique et rejette sur l’autre la faute de la séparation. La violence s’installe. De bagarres en batailles — et profitant assez bassement de la période hivernale — les groupes d’hommes, alors fabricants d’armes puisque nouvellement maîtres du feu, prirent peu à peu l’avantage et bouléguèrent définitivement la bête au plus profond des plus épaisses forêts.

Le temps n’était plus à flemmarder avec de gros balourds : il y avait une civilisation à bâtir. Et pour bâtir, il faut du bois. Beaucoup de bois. Et derechef, l’ours dut plier. Ou le bagage ou l’échine.

Jusqu’au xixe siècle, l’humiliation la plus courante endurée par un ours orphelin — dont la mère aura préalablement été tuée — consistait à être nourri (afin d’être imprégné puis apprivoisé), attaché à une solide chaîne, battu, vêtu de stupides oripeaux tintinnabulants puis forcé de s’empitrer sur la place des villages en échange d’une écuelle de soupe au lard ou de quelques piécettes rapidement dépensées en bouteilles de vin aigre.

Devenu l’ivrogne des cirques ambulants, l’ours épanchait sa mélancolie auprès des éléphants roses et des poneys acrobates, tournoyant mécaniquement sur son monocycle alimentaire, traçant des ellipses de moins en moins hypotrochoïdes, décrivant des orbites hors de toutes mathématiques ainsi que le ferait un astre fou achevant sa fusion.

Le xxe siècle fut une apothéose pour l’ours. Tant dans l’apitoiement sur ses conditions de vie, de survie ou de réintroduction que dans l’infantilisation de son image commerciale.

C’est à un Allemand — dont la capitale de l’époque, Berlin, a justement l’ours comme emblème — qu’on doit la transformation de cet énorme animal sauvage en jouet pour enfant, en doudou pour tout-petit, en dépositaire taciturne du bébé blues nocturne.

L’incroyable succès de la formule a fait de l’ours — alors qu’il est encore l’un des plus féroces prédateurs de cette planète — un animal écartelé entre sa nature de fauve et sa représentation infantile : du Teddy Bear américain au Nounours français, jusqu’à ces invraisemblables dérivés iconiques que sont le grand panda des écologistes ou l’inquiétant pedobear du web ! De quoi rendre schizophrène la plus élémentaire des amibes unicellulaires.

Mais cela ne suffisait pas. Il fallait infliger à Maître Martin le coup de grâce. Il fallait, par un ultime irrespect, que l’homme se rassure quant à sa capacité à dominer la nature et à faire de ses hôtes le jouet de ses lubies ! Laisse : un peu de lyrisme outrancier, de temps en temps, ça t’aère un texte…

Et donc, sitôt découverte une nouvelle espèce d’ours — un incroyable et rarissime croisement entre un grizzli des forêts et un ours polaire — que s’empresse de faire l’homme de science, après, bien sûr, avoir tué ce rare spécimen ? Il le nomme « grolar »

Tu ne rêves pas. Une nouvelle espèce d’ours voit le jour en cette aube déjà bien claire du xxie siècle qui s’annonce chaud bouillant et le seul nom qui lui vient à l’esprit c’est « grolar ». Tu comprends mieux pourquoi les ours vont nous dévorer.

Être trahi, rejeté, délogé, humilié et empeluché jusqu’à devoir supporter que l’image du plantigrade se dégrade, ça va bien quelques siècles mais « grolar », ça ne passera pas !

Les ours vont donc nous dévorer et cela peut aussi s’expliquer de façon plus confuse, en mode « psychologie de comptoir au moment de la fermeture », mode par lequel on peut voir dans cette vengeance de l’ours le symbole de la disparition de l’enfance.

Symbole qui dresse ce constat : notre civilisation est arrivée à son terme car elle n’a plus rien à transmettre. La somme des savoirs est devenue trop importante pour être appréhendée par une seule génération dont le rôle séculaire était de conserver ce savoir, de l’enrichir puis de le transmettre à la génération suivante. Aujourd’hui, ce savoir est fragmenté et partagé entre plusieurs générations et nécessite le nivellement intellectuel de ces générations. Ce qui ne serait pas problématique si les générations les plus anciennes n’avaient pas, du coup, refusé de vieillir. Pourquoi vieillir puisque le rôle de la vieillesse (transmettre le savoir) est devenu caduc ? Autant rester jeune le plus longtemps possible, y compris en prenant la place des jeunes qui n’auront qu’à vieillir plus vite !

Alors les jeunes grandissent vite, trop vite, tandis que les vieux meurent lentement, trop lentement. La sénescence fait du rab. Elle s’accroche à la vague comme un mollusque à son rocher. La houle a déserté la plage et son agonie n’en est que plus lente. Elle n’en est que plus nocive pour les jeunes algues du dessous, bien décidées à se faire leur place parmi les coquilles vides qui les ont enfantées.

Les as-tu vu ces fiers petits, perroquets avides des langages les plus laids, apprentis éponges des manières agressives, travestis au plus tôt d’accoutrements putassiers, leurs grands yeux profonds déjà souillés d’images ? Les as-tu aperçu, ces adultes miniatures, avec leur propre téléphone, leur propre carte de crédit et — selon la fortune des parents — leur propre cabinet d’avocats ?

Saletés de multinationales et de publicitaires. Saletés de politiciens veules et incapables. Antithèses d’alchimistes qui transformez l’or en plomb ! Gorgones sous des masques d’Aphrodite ! Sirènes de Maldoror ! Sphinx dont le larynx est un sphincter !

Le nivellement intellectuel des générations, par le biais inévitable des nouvelles technologies, va nous contraindre à redéfinir tous nos champs de valeurs : autorité, tradition, compétition, tout cela va se transformer sinon disparaître. Impossible, évidemment, de savoir ce qui les remplacera et de toute façon, nous ne serons plus là pour le constater. La vieillesse a beau se prolonger, l’immortalité n’est pas son avenir.

Et contrairement à ce que tu es train de penser, tout ça ne nous éloigne pas des ours. Bien au contraire.

Il serait légitime, en effet, que la disparition de l’enfance soit actée par la revanche de l’ours qui en est le symbole. Cette disparition de l’enfance — qui n’est peut-être pas si négative que ça — pourrait aussi être le signe que l’humanité s’apprête à entrer en phase de maturité, non sans nous préparer auparavant une jolie petite crise d’adolescence. Et si tel est le cas, alors les trois prochains millénaires promettent d’être infiniment savoureux !

En attendant, les ours vont nous dévorer, quitte à nous pourchasser aux quatre coins du globe — car les ours sont nuls en géométrie. Ils défileront le long des rivages redéfinis par la fonte des pôles, en pèlerinage vers leurs racines perdues. Ils siffleront du Prokofiev en brandissant d’énormes écriteaux sur lesquels on pourra lire : « L’homme est un loup pour l’ours ! »

Et puis un jour, la chasse se terminera. Il ne restera plus qu’un homme, peut-être plus qu’une bête. Et au moment du dernier affrontement, le pauvre dernier homme aura beau creuser de ses mains son caveau, s’y enfouir, fatigué, à bout de course, sans vivres et sans ressource, l’ours sera dans la tombe et lui dira : « Rembourse ! »

16 grammes de vent sur un arbre perché
  1. Au comptoir des hommes seuls
  2. Aux sources des courses douces où pousse la Grande Ourse
  3. Batman & la Batave
  4. Caricature à peine voilée du discours politique actuel
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  6. Dancing Days
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  8. La vie, la mort… La Villa Maure… La ville à mort… Lave : il la mord !
  9. La volute finale
  10. Le canal du Minuit
  11. Lettres à une ex-future éditrice
  12. Orang en emporte l’Outan
  13. Paris est une vieille pute enchifrenée
  14. Régénescence
  15. Rennes d’un soir (un décompte de Noël)
  16. Reprends ton verre, camarade !