« Tu fumes, comme un nicotine queen
Qui frime, comme un nicotine queen. »(Dick Annegarn, Nicotine Queen, 1975)
Depuis quelques temps, je sens poindre le retour d’une ancienne addiction. Je la vois tournoyer au-dessus de ma tête comme l’ombre volatile d’un vil ptérodactyle, un vautour infantile testant le style de ses capacités tactiles sur la carcasse du vieux buffle aux cotyles inutiles et dont les os — désormais découverts — rutilent.
Il serait dommage (et surtout dommageable) de se faire de nouveau piéger après toutes ces années d’une totale abstinence.
Aujourd’hui, je résiste sans trop de difficulté mais demain ? Chaque jour son racolage se fait de plus en plus précis, de plus en plus vicieux, de plus en plus insistant. Je redoute le jour où elle me mettra le mégot sous la gorge et m’ordonnera de courir illico au bureau de tabac le plus proche pour derechef payer son dû à sa stupéfiante majesté, la Nicotine Queen.
Je n’ai pas gardé un grand souvenir de mes premières cigarettes mais je me souviens parfaitement du premier paquet que je suis allé acheter, quelques années plus tard.
Les premières cigarettes ne m’ont pas rendu « accro ». Je les fumais mécaniquement pour faire comme les copains mais sans réel plaisir. Elles sortaient d’un paquet volé par un des gars à son grand frère — nous disait-il, comme pour en augmenter la valeur symbolique — et puisqu’elles ne nous coûtaient rien, elles ne duraient pas longtemps et finissaient souvent par se consumer seules. Surtout lorsque la première taffe prétentieuse ressortait sous la forme d’une toux rauque et glaireuse aussitôt mise sur le compte hypocrite de la première gorgée de bière, forcément avalée de travers.
Sorti de ce contexte, et sans revoir les mêmes personnes, il ne m’est jamais venu à l’esprit de continuer de fumer.
Sauf en ce soir de 1980. En juin. À la sortie d’un concert de rock à la patinoire de Boulogne-Billancourt. Si tu te demandes comment on peut avoir l’idée d’organiser un concert de rock dans une patinoire — avec le recul, je pourrais prétendre y avoir vu avant tout le monde l’allégorie du réchauffement climatique — rappelle-toi (ou découvre) qu’à cette époque les organisateurs parisiens de ces manifestations cherchaient surtout à attirer le maximum de personnes dans n’importe quoi ressemblant vaguement à une salle (quatre murs, un toit), peu importait sa localisation — souvent lointaine — ou son inadéquation acoustique — toujours inadéquate. Boulogne-Billancourt. Au bout du monde, donc. Le temps de choper in extremis le dernier métro pour voir le dernier RER quitter le quai au moment exact où j’y débarque, essoufflé. Classique.
Me voici donc seul, de nuit, dans Paris. J’étais venu seul au concert et j’en suis reparti tout aussi nombreux. Les rares personnes que j’autorisais à me parler en ce temps-là — mais elles ne me demandaient pas mon avis bien qu’elles m’abreuvassent de questions — étaient les policiers qui me contrôlaient l’identité à peu près une fois par jour. Peut-être pour, inconsciemment, donner raison à l’ami Léo ?
— Poète ! Tes papiers !
Je suis allé prendre un café du côté du boulevard Saint-Michel. Autant pour m’occuper que pour réfléchir à ce que je pourrais faire de ma nuit. Et puis je ne sais plus pour quelle raison je me suis décidé à aller acheter un paquet de cigarettes. Sans doute pour tromper l’ennui. Peut-être parce que j’avais vaguement entendu dire que fumer était un coupe-faim. Plus vraisemblablement pour ne plus avoir à refuser de cigarette à cette fille qui n’a pas cru que je n’en avais pas…
Je sors du café et je marche jusqu’au tabac, de l’autre côté du boulevard que je traverse en parisien, sans me soucier de la couleur du feu ou du flux des voitures, de toute façon faible à cette heure tardive. Je prends place dans la longue file et je réalise soudain, en écoutant les demandes des gens qui me précèdent, que je ne viens pas simplement acheter un quelconque paquet de cigarettes mais que je m’en viens quérir un objet de culte avec un nom, une marque, un modèle, une couleur… Toutes caractéristiques qu’il me faudra donner au marchand pour qu’icelui puisse me vendre ledit paquet. Et bien sûr, je n’avais absolument aucune idée de ce que j’avais envie de fumer.
Pour ne pas me faire remarquer, je décide de jouer à l’homme habitué à un tel achat. Air détaché, voix grave, phrases courtes. Raté.
— Euh… Bonjour… Je voudrais un paquet de euh… de Chamelle, s’il-vous-plaît. (la tête de la bestiole qui ornait le paquet m’avait paru sympathique)
— (soupir) Avec ou sans filtre ?
— Euh… je ne sais pas… avec ? (ha, il existe des blondes sans filtre ?)
— J’en ai pu.
— Ha. Euh… je sais pas… un paquet de Mfdzbrjglxnb, alors…
— Un paquet de quoi ?
— Euh… un paquet de Mfdzbrjwlkns ?
— … ?
— Le paquet rouge et blanc, là !
Je ne savais pas comment prononcer ce mot étrange avec sa suite rlb inconnue en français. Mon bafouillement malheureux n’était que le début de ma plongée dans le ridicule. Le type me tend le paquet et attend. Et moi j’attends aussi. Lui attend mes sous. Et moi j’attends qu’il m’en donne le prix.
— Euh… je vous dois combien ? je lui demande pas trop fort tandis que derrière moi commence à trépigner la cohorte des fumeurs habitués à jongler entre les marques et les tarifs, la monnaie toujours prête dans une poche spéciale, pour ne pas perdre de temps entre le dernier clopot et la nouvelle cigarette.
Et moi qui les met dans un état de manque et de stress avec mes questions inopportunes de puceau du mégot ! Comme il n’y a pas plus explosif qu’un fumeur en manque dans une file qui n’avance pas, je les imagine déjà perdre patience et m’attraper, me lyncher, me rouler dans le goudron assoupli de l’été parisien, puis me recouvrir des plumes lasses et grises des pigeons autochtones avant de me jeter dans la Seine, en sacrifice au dieu anthropophage chargé d’assurer la livraison régulière des toxines neuronales.
— Ben ! Cinq francs cinquante ! de sa voix forte pour que tout le monde en profite, avec une pointe d’agacement mêlée de sarcasme et saupoudrée de cet air hautain que prennent les habitués d’un bordel qui voient débarquer un novice.
Je fouille dans mes poches, j’arrive à ne pas faire l’appoint et lui permet de faire durer le supplice en ralentissant volontairement le processus de rendu de monnaie qu’il théâtralise bruyamment en s’adressant à la patronne à l’autre bout du comptoir :
— T’as la monnaie sur cinquante, j’ai un jeune qui sait pas le prix des clopes et qui me bloque la file ?
Il n’a peut-être pas exactement dit ça mais c’est exactement ce que j’ai compris.
Je n’ai pas osé tourné la tête pour tenter de m’excuser auprès des tyrannosaures excédés derrière moi. J’entendais déjà le cliquetis du barillet que l’un d’entre eux rechargeait de balles en argent frottées d’ail ; puis le feulement crissant de la lame qu’un autre aiguisait entre ses dents pierreuses de monstre dépeceur ; suivi du crépitement caractéristique de l’huile qu’on fait bouillir pour frire sans coup férir les ignobles faux-frères de la confrérie des bloqueurs de file !
En bon dealer assermenté, il me rend la monnaie pièce par pièce en me regardant narquoisement du coin de l’œil alors que je tente de me faire plus discret qu’une trace d’honnêteté dans le CV de Jean-François Copé.
Enfin ! Je tiens mon paquet et je quitte la file prestement avec la ferme intention de m’en griller une rapidos dans une petite rue tranquille par-delà l’Odéon. Je déplastifie l’emballage, je tire sur la bobinette, je fais sauter l’opercule d’aluminium, je sors une cibiche, la porte à mes lèvres… et merde ! J’ai oublié d’acheter un briquet.
Je pourrais demander à un passant mais ça m’obligerait à parler à des gens. Je préfère retourner faire la file au bureau de tabac où j’arrive tout penaud en attendant mon tour.
— Il a oublié quelque chose ? (merde, il m’a reconnu.)
— Euh… non, enfin si… des allumettes ! (pourquoi j’ai dit allumettes alors que je voulais juste un banal briquet ?)
— En p’tite boîte, en grosse boîte, en pochette ?
Mais !! Des allumettes, quoi ! Je m’en fous du packaging ! Je veux juste des allumettes ! Dé-Za-Lu-Mett’ ! Même en vrac, même s’il me les lance à travers le visage et que je dois passer une partie de la nuit à les ramasser une à une ! Je veux juste des putains d’allumettes ! Il va me demander quoi après ? Si je les veux suédoises ? Farceuses ? En kit ? En couleurs ? Usagées ?
— Euh… une petite boîte, merci.
Il me tend la boîte et attend. Et moi j’attends aussi. Lui attend toujours mes sous. Et moi j’attends encore qu’il m’en donne le prix. Ce qu’il finit par faire, soit par pitié, soit parce qu’il ne veut pas retarder sa fermeture.
J’étais tellement dégoulinant de honte que j’ai bien cru avoir noyé ces pauvres allumettes !
Ma tabagie ainsi lancée a duré près de vingt ans.
Des chères et peu agréables Mfdzbrjglxnb, je suis rapidement passé aux abordables et sensuelles cigarettes brunes sans filtre, enrobées comme des princesses manouches dans un écrin aux subtils dégradés de bleu azur kleinquant ! Ces cigarettes présentaient deux avantages intéressants : un, tout le monde ou presque fumait des blondes aussi je me faisais rarement taxer ; deux, je rejoignais, dans le cercle fermé de ses ronds de fumée, des gens comme Ferré, Brel et l’indispensable Gainsbourg qui en fut le sublimissime héraut.
Comme tout fumeur, j’avais mes habitudes, mes manies, mes tics, mes rituels. Toute une gestuelle travaillée autour de l’idée d’une élégance libertaire et prolétarienne bien que, vu de l’extérieur, ça ne devait pas ressembler à grand chose. Le paquet toujours dans la même poche du même blouson en jean, le briquet (un simple briquet jetable, rustique mais efficace) bien calé à son côté. J’ai vite abandonné les allumettes que mes doigts maladroits brisaient sur le grattoir. Quand je n’ouvrais pas la boîte à l’envers…
De la main gauche, sortir le paquet de la poche et le tenir fermement, le poignet cassé mais souple permettant à l’autre main d’en pratiquer l’ouverture rock’n’roll d’une chiquenaude précise au cul dudit paquet, dévoilant soudain, côté opposé, les belles endormies ; puis, de cette même autre main, retirer délicatement avec le pouce et l’index l’une d’entre elles à l’amour de ses sœurs ; lui tapoter les deux extrémités sur l’à-plat du paquet, au plus près de la jointure des plans perpendiculaires — là où la rigidité du carton se révèle optimale — afin d’en tasser les brins aux idées buissonnières ; l’amener à mes lèvres ; jamais aux coins des lèvres ; pas tout à fait au centre ; lui laisser le temps de se caler confortablement entre ces deux muqueuses hospitalières ; enfin, l’enflammer cauchonneusement telle une Jeanne d’Arc d’herbe et de papier.
J’en aspirais alors une longue bouffée brûlante, autant que ma cavité buccale me le pouvait permettre, empêchant ainsi que s’y mêle des gros morceaux d’air pollué par des particules suspectes et incompatibles avec le moelleux chaud et vaporeux né de la combustion du grossier tabac brun. Je l’avalais voluptueusement, le corps en apnée, lui laissant le temps d’explorer ma gorge, ma trachée, mes poumons, mon estomac, et d’y déposer quelques éléments traçables et potentiellement cancérigènes, avant de réclamer l’ouverture du sas supérieur pour une expulsion accélérée comme si elle s’échappait, joyeuse et revigorée, de la cheminée de chair d’une locomotive extatique.
Ces cigarettes ne se révélaient pas toutes aussi intensément agréables et la seule réellement indispensable était celle que je fumais après le premier café du matin. D’ailleurs je ne fumais jamais avant d’avoir pris ce premier café. Les autres étaient des cigarettes de confort, d’habitude, d’illusion, de trop.
Et puis un jour, un dimanche soir du mois d’août, ce fut brutalement la fin.
Au matin, j’avais quitté l’Ariège où j’étais allé fêter un mariage. Parce que j’étais fatigué, j’avais choisi de rentrer par l’autoroute. Je savais pouvoir m’y arrêter en toute sécurité au cas où. L’autoroute ne démarrant qu’à Bordeaux, il fallait d’abord sinuer sur quelques petites routes aussi jolies que tranquilles avant de rejoindre une ahurissante nationale qui traverse toutes les Landes comme un coup de rasoir parfaitement rectiligne. L’œuvre d’un samouraï urbaniste en stage dans la région ? Et puis l’autoroute qui permet de passer toute l’après-midi et une bonne partie de la soirée dans un embouteillage monstrueux entre Bordeaux et Paris sous une chaleur à souhaiter se faire incinérer pour se rafraîchir. Je stoppais le moteur de la voiture sur la première aire de repos autant pour le refroidir que pour abreuver le chien et lui faire se dégourdir les pattes pendant que j’en profitais pour m’allonger sous un arbre en attendant de reprendre le volant et de m’arrêter sur l’aire suivante. Et ainsi de suite pendant près de cinq cents kilomètres.
Arrivé tardivement sur Paris, la voiture enfin garée, le chien enfin endormi, je m’offre une bière parfaitement méritée et allume machinalement une cigarette. Je l’ai à peine portée à mes lèvres que je la recrache aussitôt comme si je venais de fumer la moquette du salon international des va-nu-pieds sudoripares !
Je l’écrase rageusement dans le cendrier qui ne sait pas encore qu’il ne servira plus à rien et je me ressers une bière, autant pour faire passer le goût que pour réfléchir à ce soudain dégoût.
Après avoir identifié ce moment comme probablement propice à un arrêt potentiellement définitif, j’ai dressé une liste de précautions à prendre pour ne pas avoir à rechuter lamentablement. Notamment pendant les premières semaines où j’ai pris soin de toujours avoir sur moi (sauf sous la douche) un paquet ouvert et un briquet fonctionnel que je vérifiais tous les matins. Ainsi, en cas de manque sévère, j’avais de quoi faire face (bien que dans ce cas, j’aurais surtout eu l’impression de la perdre). En cas de manque « ordinaire » un simple effort de volonté suffisait puisque tout était prêt pour « craquer » si ledit manque devenait sévère et intenable. Ce qui, du coup, ne s’est jamais produit.
J’ai enfin entrepris de tester les situations auparavant les plus « fumigènes » : embouteillages sur le périphérique, matches de football à la télévision, soirées chez les potes… Succès complet ! J’ai donc pu me débarrasser desdites précautions en refilant paquets et briquets à un ami également consommateur de brunes. Ce qui ne lui a pas réussi…
Clé importante parmi ces précautions (si jamais tu les envisages) : ne dis rien à personne. C’est une affaire entre toi et toi.
Les tentations qui reviennent me chatouiller les naseaux aujourd’hui, sont évidemment liées à une situation dans laquelle je suis parfois amené à côtoyer de nombreux fumeurs ne serait-ce qu’en marchant dans Paris où le vent se fait le complice — involontaire ou sournois — des fumées rasantes à la recherche d’un nez réfractaire dans lequel imprimer leur nocivité. Un peu comme un chat qui irait sciemment squatter les genoux de la seule personne allergique à ses poils.
Je passe beaucoup de temps à ne rien faire — si on considère que réfléchir à mes textes assis sur un banc du Parc de Bercy c’est ne rien faire — et du coup mes mains se sentent inutiles. Je ne peux pas les enlever et les louer à quelque besogneux qui en aurait l’usage. Dans quel état me les rendrait-il ? Avec peut-être des doigts en moins. Avec des courbatures, des engelures, des griffures, des morsures, des brûlures de mégots faits de mauvais tabac ?
Je les surprends parfois, mes mains, refaire une partie de ces gestes automatiques d’autrefois. La main gauche dans la poche, etc. Ce n’est évidemment pas le moment de craquer. Financièrement d’abord. Et puis ma fierté d’indépendant à toute addiction (en dehors de la respiration qui est quand même bien pratique) en prendrait un vilain coup.
Alors je résiste. No pasaran !
Et je me dis que cette addiction à la nicotine qui tente un rocambolesque come-back quinze ans après, c’est un peu la Mathilde de Brel qui essaie de se faire passer pour la madeleine de Proust. Elle tente de me charmer en insistant sur les arômes de miel de certains tabacs, sur la convivialité inhérente au don d’une feuille à rouler, d’une fumée à partager. Elle prend les atours envoûtants des accompagnatrices discrètes et fidèles, du réveil au sommeil. C’est la vipère qui veut te persuader qu’elle n’est qu’une couleuvre ! C’est le poison grimmé en antidote ! C’est la Marie Besnard qui joue à Marilyn !
Que je prenne un café au premier comptoir qui passe et comme par hasard, le type à côté de moi hurle qu’il va s’en griller une. Que je patiente dans une file et les gars qui m’entourent sortent chacun, soit un paquet de blondes, soit une blague de tabac à rouler, soit une boîte de ces écœurants cigarillos italiens et m’enveloppent aussitôt d’un brouillard corrosif.
Que je me promène sans but, au hasard de la ville, et ce ne sont que trottoirs jonchés de cigarettes à moitié consumées qu’il me suffirait de ramasser et de finir — les jours où les idées noires se déplacent en meute lourde et compacte — pour dire adieu à ce qui me reste de bronches et rejoindre ainsi les trépassés trop pressés de pêcher le seul crabe qui ne marche pas à reculons…
Résister. Encore et toujours. No pasaran !