« De nos jours on peut survivre à tout, excepté à la mort. »

(Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray, 1891)

Encore une rame qui démarre très exactement quand j’atteins le bas de l’escalier mécanique. À croire que les conducteurs de cette ligne ont pour consigne de ne jamais m’attendre. Je vais finir par imaginer qu’ils ont à côté d’eux un écran spécifique alimenté par des caméras pointées sur tous les escaliers puisque je n’arrive jamais par le même. Ou alors il y a un détecteur sous le goudron du sol… Mais je penche plutôt pour un système de caméras, plus dans l’esprit de l’époque.

Joueurs, ils guettent l’instant précis où mon pied quitte la dernière marche et, avant qu’il ne se pose sur le sol, ferment les portes de la rame, me font un discret coucou moqueur — ou bien un encore plus discret doigt d’honneur, bien à l’abri derrière la vitre sale de leur cabine de pilotage — puis foncent dans la jungle ferrée vers la tristesse grise des banlieues endormies. Peut-être organisent-ils entre eux des paris ?

— Caméra 2, sujet en approche…
— Je l’ai ! Mimile, il est pour toi !
— OK, fermeture des portes dans 3… 2… 1… GO !
— Bien joué, Mimile ! T’es l’meilleur !
— Z’êtes cons ! On s’voit pour l’apéro ?
— Ça roule !

Ça roule mais sans moi. Et le prochain RER n’arrive que dans vingt minutes.

Paris n’est pas bien grand et j’en ai déjà fait mille fois le tour mais je résiste rarement à me laisser de nouveau emporter au hasard de ses rues. Une petite balade au parc peut vite se transformer en randonnée urbaine. Du coup, j’ai un urgent besoin de m’asseoir pour reposer mon dos après ces quelques heures de marche.

Quelques sièges en plastique inconfortable sont encore disponibles à l’une des extrémités du quai ce qui me confère une vue imprenable sur toute sa longueur et ne m’incite guère à en faire un éloge fulgurant. Ce quai est aussi déprimant qu’un dimanche pluvieux dans les sous-sols non entretenus d’une maison de retraite non déclarée ; plus anxiogène qu’un long couloir d’hôpital dans lequel serait géométriquement alignés des dizaines de brancards inoccupés encore perclus des restes de vies inlassablement transportées d’un bloc opératoire mal éclairé à une salle de chimiothérapie dans laquelle grésillerait — quasi imperceptiblement — l’alimentation défectueuse d’un moniteur de contrôle.

Nul autre objet du quotidien n’est plus symptomatique de la névrose urbaine qu’un quai anonyme piétiné par des centaines de pieds aux rythmes asynchrones. Cette arythmie qui semble raisonner sur le dérisoire et la fuite du temps (tempus fugit) plus intelligemment que ce groupe de râleurs (troupeau mugit) qui se plaint à voix haute d’avoir encore raté la correspondance sans jamais voir dans ce loupé l’allégorie de leur triste et misérable vie.

Aucun autre lieu public n’illustre aussi cliniquement cette volonté farouche, ce réflexe irrépressible, cette urgence absolue qu’est le besoin de s’isoler dans la foule. De plus en plus, les voyageurs du métro se caparaçonnent dans leur monde intérieur, un fragile cocon fabriqué à la hâte qu’ils pensent pourtant plus étanche qu’un ballast de sous-marin. Ils sont capables de plonger instantanément au plus profond d’une vie imaginaire, d’un livre ou d’un journal, les oreilles sous d’immenses écouteurs desquels ne ressortent que les plus aigrelettes stridences, les mains encombrées d’un smartphone qu’ils consultent toutes les dix ou douze secondes comme s’ils ne faisaient pas confiance au système censé les avertir de l’arrivée d’un nouveau message si important pour l’avenir du monde et de sa périphérie.

Désormais, le temps de transport est décompté du temps de vie : une sorte de stand-by, une parenthèse, une apnée. Apnée est le mot juste. Autant en surface les comportements sont encore à peu près conviviaux, prudents, calculés, autant dans les sous-sols de la capitale, ces comportements deviennent étranges, égoïstes, psychotiques. Comme si descendre quelques marches libérait l’animal grégaire de ses contraintes de citoyen et le ramenait à sa stricte fonction de bipède civilisé à contre-cœur.

Peut-être aussi suis-je plus fatigué que d’habitude ?

Un passage par ces transports collectifs — qui sont de moins en moins collectifs dans l’esprit et de plus en plus « transes porcs » dans les faits — ressemble à un voyage au bout de la nuisance : des papiers jetés au hasard comme pour justifier la présence des équipes de nettoyage, ce nouvel esclavagisme sournois ; des canettes de soda renversées d’où s’écoulent des sirops beaucoup trop colorés pour ne pas être nocifs ; du béton froid et poussiéreux que ne dynamisent même pas les explosions de graffitis qui invitent à faire l’amour à la police et à ta mère sans toutefois en préciser ni l’ordre ni la concomittance ; des publicités agressives qui abrutissent un peu plus des voyageurs préalablement formatés par la télévision et le cinéma, lesquels — drôle de hasard ! — vivent intégralement de cette publicité ; des musiciens de moins en moins doués mais de plus en plus amplifiés ; une ventilation en grève systématique ; une sonorisation constamment défaillante ; des gens apeurés et solitaires qui s’écartent ostensiblement quand tu passes, comme si tu étais un bandit de grands chemins de fer ; d’autres, plus expansifs, qui se donnent en spectacle à quatre centimètres de tes oreilles et te suivent l’air de rien quand tu cherches à t’en éloigner ; des affamés qui (re)prennent un triple repas où le gras le dispute à la graisse, laissant au sol de larges flaques huileuses sur lesquelles se prélassent de grosses mouches repues, venues concurrencer les rats encore trop craintifs pour déambuler tranquillement au milieu des humains mais pour combien de temps encore ?

Un des sièges à côté de moi est libre mais je ne rêve pas. Je ne rêve plus. Je sais que la prochaine personne qui s’y vautrera sera loin de transformer ce long ruban de bitume noirâtre en annexe multicolore du carnaval des joyeux arlequins.

Et de fait, celle qui s’y installe dégage une forte odeur de saucisson à l’ail fraîchement mâché. Un morceau de ce saucisson, bien calé entre deux pré-molaires — comme dissimulé en un maquis d’émail — résiste encore aux flots de salive acide et lance désespérément d’olfactifs appels à l’aide, précédés de discrètes et vaporeuses fumerolles grisouilles. Mais je n’ai pas la force nécessaire pour aller secourir ce brave morceau de barbaquerie industrielle hurlant qu’il n’a pas choisi sa condition et qu’il aurait voulu être un artiste ! Quand bien même aurais-je eu cette force, comment l’aurais-je récupéré ? Avec les doigts ? Avec la langue ? Avec la bite ? Et pour en faire quoi ? L’avaler à mon tour ? En faire charité au musée charbonneux des charcutiers de Charonne ? Tenter, d’après son ADN, de reconstituer le cochon d’origine et découvrir qu’il s’agit d’un anodin ragondin (myocastor coypus) ?

Je règle ma capacité respiratoire sur minimum et me lance dans le visionnage des photos de la journée sur le petit écran intégré à l’appareil de façon à faire un premier tri parmi les quelques deux cents clichés de la semaine.

J’hésite toujours à supprimer des photos alors qu’une fois transférées sur le disque dur de l’ordinateur je ne les regarderais que très peu. J’en oublierai même la plupart. Quelques rares privilégiées auront l’honneur du web. C’est le vrai problème de la photographie numérique : prendre cinq cents photos ou n’en prendre qu’une a exactement le même coût. On ne gâche ni pellicule ni papier. Alors on en prend toujours quatre cent quatre-vingt-dix-neuf de trop.

Je m’interroge souvent sur cette nouvelle activité qui m’accapare une bonne partie de la journée. D’autant qu’auparavant, je ne me suis jamais intéressé ni à la technique (la photographie argentique était bien trop chère) ni aux expositions (aucune fibre artistique n’ayant jamais transité par mes états d’âme pourtant irrationnels). Je suppose que je photographie pour m’occuper, pour passer le temps, parce que la photographie numérique semble plus accessible, plus facile. Peut-être aussi pour me donner l’impression que mon temps de vie est toujours un temps utile. Par plaisir, tout simplement, puisque au moment d’appuyer sur le déclencheur il y a une vraie montée d’endorphines. Qui peut redescendre très vite en fonction du résultat.

Je n’ai pas de sujet de prédilection. Je suis capable de photographier n’importe quoi comme d’autres regardent systématiquement l’écran d’une télévision quelle que soit la chaîne diffusée. Mon appareil photo, tout compte fait, n’est peut-être qu’une télévision portative. Une façon de déformer le monde et de le reconstruire sur mesure, en éliminant tout ce qui n’est pas dans le cadre, en transformant artificiellement un centre en périphérie et inversement.

La photographie, comme la télévision — comme tous les systèmes de transformation d’images — participe de l’éparpillement là où il faudrait du rassemblement. Un éparpillement d’images à la manière d’un puzzle dispersé par un vent à la paranoïa complexe. De ce puzzle, chacun d’entre nous n’en possède que des pièces aléatoires et non jointives sans jamais pouvoir les confronter à toutes les pièces de toutes les autres personnes ce qui ne permet pas d’en apprécier sinon l’intégralité — ce qui n’est pas souhaitable du point de vue de la diversité des points de vue — au moins une globalité qui en accentuerait le sens.

Fais cette expérience. Regarde la mer depuis le haut d’une falaise qui embrasse l’entièreté de l’horizon. Prend une photo de cet horizon. Puis prend une photo du port qui s’étale à tes pieds. Cadre bien pour n’avoir qu’une multitude de bateaux bien serrés le long du quai. Enfin, fais un portrait de ce pêcheur isolé sur le quai. En gros plan de préférence. Maintenant, montre ces trois photos à quelqu’un qui n’a jamais vu la mer. Comment devinera-t-il qu’il y a derrière chacun de ces trois clichés, la même globalité qui définit et justifie autant leur individualité que le lien qui les unit ?

Madame Saucisson sort un magazine de son sac et entame la lecture d’un article au titre compliqué dans lequel il est question de la vie, de la mort et de ce qui fait vraiment la différence entre l’une et l’autre. Il est notamment question de la perception que nous avons de cette différence. Cette notion de perception est intéressante. Je ne sais pas ce qu’en disait l’article, écrit trop petit pour mes pauvres vieux yeux. Et puisque je n’ai pas identifié ledit magazine, je n’en saurais pas plus. Toi oui. Parce que sur un tel sujet, j’ai bien évidemment un avis d’épéiste médaillé : l’avis à ranger dans la catégorie « lame or ».

À priori, la mort semble facile à identifier : ça ne bouge plus, c’est friable, ça n’a pas d’autre interaction avec le milieu environnant que de se laisser porter par le vent et ce n’est qu’une étrange coïncidence si cette définition correspond parfaitement au parti socialiste.

La vie serait donc, logiquement, l’inverse de cette proposition : ça bouge, ça fait corps, ça tente de s’opposer au vent. La vie pourrait être à la mort ce que l’aire de repos est à l’autoroute : un à-côté, une parenthèse, une apnée. Pour le dire autrement, la vie pourrait n’être qu’un interstice, provisoire et éphémère, entre l’apparition inexplicable de cette étrange distorsion qu’est la vie et le retour à la normale qu’est la mort ou, plus précisément, l’absence de vie. Car il faut s’en persuader : la vie est une exception réservée à notre jolie petite planète qui n’est quand même que la micromillième partie d’un chas d’aiguille dans l’immense botte de chafouin qui nous sert d’univers. Au plus loin que l’on puisse voir, jusqu’à l’extrême limite des confins imaginables, il n’y a nulle autre trace de cette anomalie qu’est la vie et qui appelle quelques réflexions.

Que voici.

Je pars du principe simple — peut-être simpliste — qu’il faut être vivant pour pouvoir parler de la vie et de la mort. Cependant, rien ne m’indique formellement qu’une fois mort je ne pourrais pas continuer à deviser tranquillement de l’une et de l’autre. Malheureusement, l’impossibilité de le prouver ou d’en prouver le contraire ouvre la porte à beaucoup d’hypothèses dont beaucoup de fadaises religieuses — « mantras » ou menteries — pour lesquelles la mort oscillerait entre un enfer sulfureux (mais bien chauffé) et un paradis doucereux promis exclusivement aux croyants méritants. Autant dire que ce paradis, s’il existe, doit ressembler — en moins attractif toutefois — aux grands no man’s land du Grand Nord canadien que même les ours s’apprêtent à quitter pour venir nous manger.

Si ce que les différentes religions ont à dire de la mort t’intéresse, adresse-toi directement à leur secrétariat aux horaires d’ouverture des secrétariats puisque désormais les bâtiments religieux ont des serrures et des heures d’ouverture qui sont peu ou prou celles des préfectures et des mairies. Après tout, les divers porte-parole des diverses divinités ont bien le droit, comme n’importe quel politicien, de vendre de la spiritualité en étant, au final, plus matérialiste que le plus obtus des marxistes.

Les religions me fatiguent à jouer sans cesse avec le feu de l’obscurantisme tout en ne dédaignant pas abuser des diableries à la mode dès qu’il s’agit de corruption, de captation d’héritage, de marketing douteux, de finance hasardeuse, de propagande imbécile ou d’agression sexuelle. Ce décorum ! Ces discours de haine ! Cet aveuglement face aux réalités tangibles ! Ce mépris pour la plus grosse moitié de l’humanité ! Pardon ! Pas la plus grosse : la plus pulpeuse ! Celle qui a des seins ! Sûrement un problème d’orthographe qui les induit à penser que cette moitié-là, avec ses jolies aréoles sans cesse renouvelées, vient déloyalement concurrencer leurs propres saints si pauvrement pourvus d’une stupide auréole standard.

Toutes ces croix, ces croissants, ces croisillons, ces croa-croa de mauvais augures, ces accroissements de croisades comme autant d’excroissances en croisière, ces armées si vides de spirituel mais si pleine de spiritueux, ces pléthores de mythes imbéciles, ces condamnations absurdes, ces crimes horrifiants, ces fous de dieux, ces villes saintes, ces vierges enceintes, ce pouvoir de corrompre les esprits simples, cette inutilité mortifère, cette récurrence malsaine dans le mensonge et la veulerie, cette propension inégalable à valider la misère comme matière première de leur florissant business, ces insultes à la nature de l’Homme, à la Nature tout simplement ! Cette liste interminable de forfaits impunis…

La conscience d’être en vie implique la conscience qu’on puisse ne plus l’être. D’après certaines religions, la conscience d’être mort — et donc, d’avoir été vivant — existerait puisque lesdits morts seraient capables d’éprouver de la félicité ou de la douleur, toutes deux pour une durée moyenne d’environ une éternité. Qui dit éternité (dans l’absence de vie) dit impossibilité de retourner à la vie. Sauf pour quelques privilégiés, genre fils du patron. Hors religion, on ne connaît pas de cas de retour mais peut-être fait-on le voyage dans l’autre sens, de la mort vers la vie, dans des conditions qui ne permettent pas d’en garder le souvenir ?

De ce côté-ci de la distorsion, le passage entre la vie et la mort est immédiat. Il n’y a pas de « zone tampon » qui permettrait une progressivité dans le changement d’état. Soit on est mort, soit on est vivant. Pas d’alternative. Être « entre la vie et la mort » c’est être vivant. En mauvais état mais vivant. N’en déplaise aux amateurs d’hémoglobine sur grand écran, les « morts-vivants » eux-mêmes sont bien vivants ! L’imagination des scénaristes, quant à elle, est bel et bien morte.

La mort est une interruption de vie brutale et souvent involontaire. Comme lors d’une projection cinématographique quand la pellicule s’embrase au moment où le détective s’apprête à révéler le nom du coupable aux spectateurs haletants (et, par définition, un spectateur a le temps). Le cas d’une interruption volontaire — violente ou non, sur soi ou sur autrui, à l’instar de ces kamikazes kazakhs en camisole kaki sur leurs camélidés — est une des grandes différences entre la vie et la mort : on peut donner et se donner la mort mais on ne peut pas donner et se donner la vie. On ne peut que la transmettre. Comme les coureurs de relais qui se transmettent un témoin, avec plus ou moins de réussite.

Transmettre la vie c’est partager une partie de soi, une partie seulement. Ce qui peut parfois conduire à la mort, à l’exemple de ces femmes mortes en couches ou de ces mâles qui se font dévorer après l’accouplement chez les mantes ou certaines araignées. Dans tous les cas, la mort succède toujours à la vie bien que — ô merveilleuse ironie du langage — la transmission de la vie nécessite le recours à une étrange et très recherchée « petite mort ».

Souviens-toi de Jean-Roger Caussimon : « Miracle des voyelles, il semble que la mort soit la sœur de l’amour… »

La mort ne serait-elle pas, elle aussi, un existentialisme ? D’autant qu’elle est parfois fragmentée et en interaction complète avec la vie. Par exemple, le maintien en vie d’un organisme peut dépendre de la mort de certains de ses constituants. Le corps humain voit mourir chaque jour un nombre incalculable de cellules. Certaines sont remplacées (mort fonctionnelle) d’autres non (mort définitive). Par contre, il ne paraît pas imaginable de voir les constituants d’un organisme se renouveler (donc vivre) pour entretenir la mort de celui-ci !

Bien. Tu peux ranger ton cahier et partir en récréation le temps que je finisse le tri de mes photographies selon des critères incohérents et parfaitement schizophrènes. J’élimine celle-ci parce qu’elle est trop lumineuse. Puis cette autre parce qu’elle ne l’est pas assez. Bien qu’elle est mal cadrée, je conserve la suivante par empathie pour le vieil arbre qu’elle contient. Et ainsi de suite.

La photographie doit être une façon de lutter — ou plutôt une façon de croire qu’on peut lutter — contre cette absence définitive qu’est la mort. Une volonté floue et plus ou moins consciente de laisser une trace, un souvenir, même moche, même imparfait. Et surtout parfaitement inopportun !

On a toujours accordé trop d’importance à l’image, réceptacle privilégié de nos délires d’éternité. Au point d’avoir inventé des tas de techniques pour se l’approprier, la conserver, la déformer, l’analyser, la révérer, etc. Cette furia d’images est-elle vraiment la meilleure façon de survivre à la mort (encore une différence : on peut survivre mais pas surmourir) ?

Nos cœurs et nos esprits sont tout à fait capables, en mode de fonctionnement normal, de conserver et de chérir des tonnes de souvenirs. Mais ces souvenirs souffrent d’un défaut majeur : ils ne se transmettent pas par les voies physiologiques. La transmission de la vie est essentiellement une transmission des particularités physiques communes à tant de monde : couleurs de la peau, des yeux, des cheveux, morphologie, handicap, etc. Et pour lier le tout, une sorte de « pré-structure mentale », un châssis nu destiné, avec le temps, à accueillir tout ce qui voudra bien s’y accrocher. Cette transmission concerne peut-être aussi certaines prédispositions comportementales mais les mécaniques complexes qui géreraient ces éventuelles prédispositions ainsi que leurs interactions en fonction d’un terrain génétique donné soumis à un environnement éducatif variable — et qui pourraient être permises par un assemblage aléatoire de la « pré-structure mentale » associé à un maillage tout aussi aléatoire d’interrupteurs de type variateurs — ces mécaniques et ces interactions sont encore mal comprises.

Prend ton temps pour relire le paragraphe précédent. Il est mal foutu mais il est essentiel.

En revanche, les détails qui font que chacun d’entre nous est le fruit d’une histoire particulière, ne sont pas transmis : personne ne naît en se rappelant que le vélo du grand-père était de ce rouge flamboyant tirant sur l’orangé et qui était justement la couleur préférée de mère-grand qui accepta alors d’être emmenée sur des chemins moins vertueux que ceux qui traversent la grande forêt peuplée de charmes au charme tortueux. Il faut, pour pérenniser ce souvenir, génération après génération, un support autre que la mémoire et l’amour.

Ce support a constamment évolué jusqu’à devenir une obsession. Ça commence par les fresques rupestres. En fait, ça commence certainement bien avant mais seule la marée se souvient de ces premiers dessins maladroitement tracés sur le sable et qu’elle effaçait lentement avec le sadisme contenu du professeur de piano qui arrache une à une les phalanges d’un mauvais concertiste en espérant le forcer à changer d’instrument.

Sauf que l’être humain est cet animal particulier qui ne s’exprime vraiment que dans l’adversité. Et qui, peu à peu, malgré la houle et la tempête, a appris à danser sur le bord des falaises, à dessiner les ombres qui l’effraient, à écrire aux fantômes qui le hantent. Il a ce besoin constant de côtoyer la mort pour apprécier la vie. Il tombe d’abord et marche ensuite. Il bégaye, il éructe, il hurle et parfois il aboie. Puis il se met à parler. Il n’aimera pas tant qu’il n’aura pas tué.

Homo sapiens est un grand naïf persuadé qu’aimer c’est être aimé. Et comme il ne désire rien tant qu’aimer, il apprendra vite à tuer. Des arbres, des animaux, des rêves, d’autres sapiens, peu importe : il tuera. Beaucoup. Comme si le nombre importait. Comme s’il y avait une causalité étroite entre ce nombre et l’immortalité de son seul véritable amour : lui-même !

N’est-ce pas ce que se plaisent à raconter les livres officiels, les mythes, les légendes, les textes sacrés, tous ces récits qui font la part belle aux chefs de guerre, aux monarques, aux homicides. L’histoire de l’humanité vue par le prisme des Jeux Olympiques. Avec ses vainqueurs, ses médailles, ses records, ses taux de testostérone.

Dame ! Il fallait bien que l’homme — le mâle — se trouve un rôle puisque ce n’est pas lui qui met au monde, qui « donne la vie ». Y participer plus ou moins joyeusement du bout de ses misérables couilles n’a jamais pu satisfaire son égo. Alors cette vie, il s’est approprié le droit de la nier, de l’enlever, d’en faire commerce. Pour maintenant tenter de la fabriquer dans ses laboratoires.

Je me rappelle avoir lu — sans peut-être bien le comprendre — un essai du paléontologue Stephen Jay Gould qui propose une hypothèse intéressante : à la base, au tout début de l’aventure de la vie, tous les êtres vivants se reproduisaient par parthénogenèse. C’est-à-dire, pour simplifier, qu’ils se reproduisaient seuls. Ils fabriquaient, pondaient et couvaient leurs œufs chacun dans leur coin avec leur simple paire de chromosomes X. Du clonage avant l’heure ! Sans mâle ni femelle. Et puis, pour on ne sait trop quelle raison, la nature a eu besoin de plus de différenciation et a « inventé » le chromosome Y qui n’a pas grand chose à voir avec la génération du même nom.

Cette hypothèse est puissamment intéressante puisqu’elle démontrerait de manière on ne peut plus parfaite que le mieux est définitivement l’ennemi du bien et que le bien, s’il ne veut pas mourir, n’a plus qu’à faire de son mieux.

Non pas que le statut de mâle puisse être considéré comme un mieux par rapport à celui de femelle : ne lis pas ce que je n’ai pas écrit. Le passage d’un système de reproduction par parthénogenèse à un système de reproduction sexuée n’a pas été le passage d’une dominance femelle à une dominance mâle mais le passage d’un système non genré — sans différenciation mâle-femelle — à un système « femelle plus mâle » puisqu’en « nventant » le mâle, en l’ajoutant à la panoplie des possibles, la nature a du même coup « nommé » femelle l’être qui auparavant se débrouillait toute seule.

Est-ce par vengeance, par orgueil, par bêtise, ou par une savante combinaison des trois que le mâle humain s’acharne depuis lors à prouver qu’il est l’être commençant, celui doué de la raison et de la connaissance, l’élu appelé à dominer l’être qu’il croit inférieure, cette animale dans les bras de laquelle, pourtant, il aime à s’endormir, radieux ?

Ce nouvel état bifide a irrémédiablement lié femmes et hommes, les rendant sexuellement complémentaires donc sémantiquement inséparables. Comme le jour et la nuit. Comme la vie et la mort.

La parthénogenèse — tout en étant parfaitement viable — était sans doute un frein à l’évolution. Avec les mots d’aujourd’hui, ça donnerait quelque chose comme : « L’archaïsme du système administratif est un frein à l’innovation ».

En améliorant son système, en le rendant plus apte à affronter les vicissitudes et les contraintes de l’évolution, la nature a engendré, testé puis validé une dualité biologiquement solide mais psychologiquement ambiguë : un organisme à deux têtes qui est en train de lui présenter la facture. Frankenstein et les histoires de monstres ou de robots ne racontent pas autre chose : créer, c’est prendre le risque de devenir, un jour, le jouet de sa création.

Mais.

Créer c’est aussi espérer survivre par le biais de cette création. C’est donc accepter — revendiquer ? — le fait de mourir. La mort serait alors la condition sine qua non de la vie. Elle ne ferait pas que lui succéder, elle la précéderait également. Elle en serait le début et la fin, comme ce long ruban d’asphalte monotone qui mène à une aire de repos et repart de cette aire de repos. Nulle part où fuir. On peut toujours essayer de tourner en rond sur le parking, pour faire durer, mais ce ne serait qu’une autre monotonie. Autant aller de l’avant. Et puis qui sait ? On peut parfaitement tomber en panne sur l’autoroute et être remorqué vers une aire de repos. Après tout, la vie n’est peut-être qu’une panne de mort ?

Il y a donc tout intérêt à profiter de cette panne puisqu’une réparation se révélera extrêmement efficace :

— Ho, mais c’est rien, ça ma p’tite dame. Un p’tit caillot dans le conduit, là, et il bougera plus vot’ machin, pouvez m’faire confiance !

*

La rame arrive, ralentit, s’arrête et libère — ou plutôt crache — des geysers de corps pressés de retrouver l’air libre ou de retourner s’entasser dans la rame d’en face. Malgré cela, le wagon est toujours aussi bondé. La RATP teste-t-elle en catimini un programme de génération spontanée de voyageurs pour renforcer ses statistiques de fréquentation et augmenter d’autant ses crédits ?

J’hésite. Prendre la prochaine rame me fera attendre vingt minutes supplémentaires et Madame Saucisson est partie. Qui sait quelle étrange lecture aura la nouvelle personne qui s’assiéra ici ?

Je ne me sens pas la force d’une nouvelle et inutile dissertation. Inutile car quelque soit le sujet, la question de la vie et de la mort — brutale, épineuse, insoluble — surgira avec plus ou moins d’opportunisme pour ruiner toute argumentation. Sports, politique, sciences, spectacles, la vie et la mort sont le yin et le yang des débats foireux.

Les complotistes affirmeront que la vie veut cacher aux vivants l’inexistence de la mort. Les philosophes se demanderont — puisque vivre c’est mourir — pourquoi la mort a-t-elle inventé la vie ? Les scientifiques démontreront qu’il y a une vie après la mort et donc une mort avant la vie. Les voleurs exigeront la bourse ou la vie tandis que les financiers choisiront la Bourse et la mort. Des producteurs en feront une comédie musicale.

Je me lève péniblement et me dirige vers le wagon. Je prends difficilement ma place dans cet agrégat de viandes molles avec l’impression, à la fermeture des portes, que quelqu’un vient de clouer le couvercle. La rame va maintenant descendre sous terre.

Il va bien falloir s’y habituer.

16 grammes de vent sur un arbre perché
  1. Au comptoir des hommes seuls
  2. Aux sources des courses douces où pousse la Grande Ourse
  3. Batman & la Batave
  4. Caricature à peine voilée du discours politique actuel
  5. Carpe diem
  6. Dancing Days
  7. Je suis chienlit !
  8. La vie, la mort… La Villa Maure… La ville à mort… Lave : il la mord !
  9. La volute finale
  10. Le canal du Minuit
  11. Lettres à une ex-future éditrice
  12. Orang en emporte l’Outan
  13. Paris est une vieille pute enchifrenée
  14. Régénescence
  15. Rennes d’un soir (un décompte de Noël)
  16. Reprends ton verre, camarade !