« Elle est partie, Misère, dans des cahots,
quelque part dans la nuit des chiens. »(Léo Ferré, Il n’y a plus rien, 1973)
J’aime les chiens. Et pas seulement entre deux tranches de pain chaud. Je ne suis pas soupçonnable d’en dire du mal. Enfin, pas trop. Je trouve néanmoins que certaines personnes entretiennent avec les leurs un rapport très étrange. Mais les rapports qui unissent les êtres vivants ne sont-ils pas tous étranges ? Du simple besoin alimentaire qui nous fait nous manger les uns les autres aux courtoisies les plus fines en passant par toutes les formes de socialisation approximative, que signifie vraiment tout ce bordel ?
Il est samedi moins le quart. Le soleil n’est là que pour illuminer la ville, pas pour la réchauffer. Et malgré cette température à faire bander un climato-sceptique, je sens qu’une petite promenade dans Paris me fera du bien. Marcher n’a pas qu’une fonction aératoire. C’est aussi le moment d’une vaste pêche aux idées. Idées qu’il faudra ensuite laisser décanter plus ou moins longuement, ce qui favorisera l’évasion de beaucoup d’entre elles. Et alors ? Que pourrais-je bien écrire de vraiment personnel si ce premier tri, grossier mais naturel, ne se faisait pas ?
Je sors de la Bibliothèque plus tôt que d’habitude et je commence ma promenade au hasard de cette rue puis de celle-ci, intrigué par un reflet au loin, attiré par une courbe montante, interpellé par une architecture…
Dans la rue suivante, mon regard est accaparé par le capharnaüm poussiéreux encombrant une vitrine essoufflée, ultime trace de vie d’une échoppe pittoresque guettée par le vorace décorum d’un implanteur de fast-food qui détériorera un peu plus la lourde façade ouvragée de ce vieil et bel immeuble bourgeois. J’en profite pour repérer des angles possibles sans toutefois les noter. Je ne vais donc plus m’en souvenir si un jour je récupère de quoi faire des photographies.
À un moment donné — ou simplement prêté : avec les moments, on ne sait jamais si on doit les rendre un jour ou juste en profiter — au coin de la petite rue en courbe et du boulevard qui lui est quasiment perpendiculaire, je traverse la large bande de bitume fatigué, plus habitué au caoutchouc crissant des pneumatiques sur-gonflés qu’à celui, plus glissant, de mes semelles sous-collées.
Ça et là, la morsure des démarrages en trombe a fait exploser le goudron et laisse entrevoir, patients mais affûtés, les pavés d’une prochaine révolution.
Par habitude, je traverse en dehors des passages protégés et sans trop faire attention à la couleur des feux. Cet atavisme purement parisien fonctionnait bien quand les chauffeurs de taxi étaient eux-mêmes d’anciens titis parigots, des gamins des fortif’, des gavroches tombés dans le ruisseau des ivres Spartacus (c’est la faute à Bacchus !), des conducteurs habiles et habitués à ces rueries de contrebande auxquelles ils prêtaient leurs concours en n’accélérant pas outre mesure tout en klaxonnant d’importance, à mi-chemin entre le salut fraternel et la fâcherie paternaliste.
Mais les temps ont changé et il faudra bien que je m’en rende compte si je ne veux pas finir sous les roues précarisées d’un chauffard über privé !
Une fois de l’autre côté, je suis immobilisé à l’orée du trottoir sur lequel il m’est impossible de poser un pied. L’accès en est soudainement et — je l’espère — provisoirement bloqué. Le caniveau qui le longe, quant à lui, est surchargé d’une eau plus croupie que les fonds qui alimentent les bas-fonds des campagnes électorales ! Je patiente donc sur la chaussée et les énormes 4×4 rutilants en profitent pour me frôler au plus près, la calandre carnassière et le pneu criminogène. Leurs conducteurs tentent-ils, par cette démonstration de force, d’amoindrir la nocivité intrinsèque de leur coûteux engin ? S’imaginent-ils aux commandes d’un rondouillet vaisseau spatial ? N’ont-ils aucune conscience d’être les vassaux spécieux du côté le plus sombre de la publicité et du consumérisme ?
Je ne me serais pas engagé aussi nonchalamment dans cette traversée si la mairie avait pris soin de mettre un panneau indicateur doublé d’un garde-barrière : « Attention ! Un chien peut en cacher un autre. »
Car effectivement.
Après que le vieux berger allemand (que je pensais plus véloce) a enfin réussi à lentement trottiner jusqu’au réverbère pour relever ses messages, c’est une espèce de long saucisson sur pattes qui cette fois obstrue le passage. Tellement long qu’en voyant passer sa truffe à 16h30, tu as l’impression que le bout de sa queue n’en fera de même que vers 17h15 (hors passage à l’heure d’été). Non content d’être long comme un raviolon (une spécialité de ravioli qui se mange avec un archet), le bougrechien est équipé d’une laisse faite d’un amas incohérent de ficelles tressées — en théorie, des cordes — au bout desquelles un étrange personnage sans âge ni ramage pouvant porter ombrage à son absence de plumage, me passe à côté tout sourire et me lance un étonnant et joyeux : « Excusez-nous. »
Nous ? Immédiatement, je le catalogue comme un frappadingue qui se prend pour Louis Pie (un bâtard des Louis iii, xiv, xvi) et vu le quartier grand bourgeois dans lequel mes pas m’ont mené, ça ne me surprend pas trop.
Mais alors que je peux enfin poser un pied sur la margelle en ciment du trottoir — une pensée pour René Char écrivant « Nous errons sur des margelles dont on a ôté les puits » — à l’instant précis où le flot des furieux véhicules est stoppé net par un feu soudain rouge de timidité à l’idée d’être fixé par autant de klaxons impatients, voilà que l’homme parle à son chien dont je n’ai pas réussi à bien comprendre le nom. Un vocable qui m’a aussitôt fait penser à une razzia viking sur un bocage pommé de Normandie. Un mot plein de consonnes froides et rugueuses se disputant la seule voyelle du groupe. Peut-être l’allure du bonhomme — en mode Hamlet ne se posant plus de question — m’a-t-elle influencée. Toujours est-il qu’il lui tint à peu près ce langage :
— Vkråstndrkng, s’il-te-plaît, rappelle-toi que je dois aller poster cette lettre et faire quelques achats.
Le chien fit comme s’il ne comprenait pas le français et exprima toute son empathie en levant sa courte patte contre la canne d’un vieillard daltonien qui attendait là depuis vingt-cinq ans de pouvoir traverser.
— Tu fais semblant de ne pas m’écouter, Vkråstndrkng, et cela m’attriste profondément. Je vais donc remettre à demain notre sortie au bois.
L’animal a alors levé la tête, genre « Tu sais à qui tu causes ? » mais le gars avait déjà fait demi-tour. Penaud, le chien en fit de même. Il a donc fallu que je poireaute un bon quart d’heure supplémentaire le temps que tout le chien soit passé à une allure de sénateur arrivé en retard à la cantine et repartant boudeur vers une sieste subventionnée.
Au moins leur conversation m’a fait sourire. Car il s’agissait bien d’une conversation. J’étais certainement aussi puéril avec le mien. Se rend-on vraiment compte de l’anthropomorphisme dont on affuble nos animaux de compagnie ? Justement parce qu’ils sont de compagnie. Sans aller jusqu’à flirter avec les extrémistes vegan et sans non plus tomber dans les travers de la philosophie chien (« si ça ne se mange pas, si ça ne se baise pas, pisse dessus ! »), il faudra bien que le statut de l’animal s’épanouisse hors de cet inconfortable triptyque dans lequel se voit cataloguer n’importe quelle bestiole : soit dans la boîte à outils, soit dans le garde-manger, soit au plus profond du cœur en prenant bien soin d’en laisser déborder tout autour.
Plus j’y repense et plus je me dis que tout a basculé à la mort de mon chien. Il est mort sous la pluie, la tête sur mes genoux. C’était déjà sa position préférée lorsqu’il s’ingéniait à me prouver qu’il pouvait être un parfait « gentledog » et qu’il n’y avait donc pas de raison que je l’oblige à dormir par terre alors qu’il restait de la place sur la banquette.
Le soir venu, après une rude journée de labeur — car en ce temps-là je travaillais dur — je me délassais en m’avachissant sur le canapé moelleux, un journal dans une main, une bière à proximité, de la musique plein les oreilles. Le chien avait eu sa promenade, sa gamelle et ses « guili-guili-c’est-à-qui-le-chien-chien ». Il s’étendait alors au pied du canapé, étirait jusqu’à la limite de leur élasticité ses cinquante kilogrammes de bon gros chien pour n’être plus relié au sol que par une ou deux basses côtes puis se laissait retomber lourdement et ronflait en pétant, les babines agitées de soubresauts qu’il était difficile de ne pas prendre pour des restes d’anxiété, des résurgences cauchemardesques issues de sa vertigineuse solitude de chien perdu — ou pire : abandonné ! — avant qu’il n’entre pour s’abriter dans l’entrepôt où je m’activais, ayant sans doute instinctivement compris qu’il y avait dans cette grande boîte en briques, une autre solitude à laquelle s’attacher.
Absorbé par ma lecture je le laissais grimper subrepticement, plus félin qu’orphelin, retrouvant d’un coup tout le velouté des pas de loups qui permirent à son grand-père déjà chien de conter de discrètes fleurettes à sa grand-mère encore louve au fin fond d’une forêt de Bohême, des Carpates ou de Silésie. Persuadé que je ne l’avais pas vu, il s’allongeait à mes côtés avec la grâce et la légèreté d’une plume d’hirondelle échappée de la coiffe d’une ballerine. Puis il posait la tête sur mes genoux, me regardait d’un œil par en-dessous, esquissait une sorte de sourire puis se rendormait, cette fois profondément apaisé, la respiration régulière et l’anus au chômage.
Souvent, je me laissais aller à promener ma main sur son pelage rêche et fauve, un dégradé inégal ocre et sable, allant du quasiment blanc sous le ventre au presque noir le long de la colonne vertébrale. Alors il ouvrait un œil en soulevant légèrement la tête et me le pointait direct au visage comme pour m’implorer : « Tu ne vas pas me virer, dis ? ». Rassuré, il se repositionnait dans sa couette imaginaire, se tournant et se retournant, arrachant au passage la moitié de mon journal après avoir, d’un seul coup de queue, balancé le cendrier et renversé ma bière.
Le jour où il est mort, j’ai eu beau passer la main sur son poil, il n’a jamais rouvert les yeux. Il ne s’est même pas retourné. Je l’ai transporté jusqu’au fond du jardin et j’ai creusé, creusé, creusé… Avec le recul, il semble que je creusai aussi la tombe dans laquelle, aujourd’hui, je prends place peu à peu. C’était un chien de la rue mais comment deviner qu’il allait m’y emmener ?
Dans la haute-antiquité égyptienne, et probablement déjà auparavant, le chien était une divinité censée accompagner les êtres humains dans leur court périple terrestre, histoire de les préparer à leur séjour dans l’au-delà. D’où la représentation d’Anubis en embaumeur. Aujourd’hui, les chiens sont beaucoup plus réputés pour leur capacité à embaumer l’atmosphère de leur haleine fétide. À moins que cette pestilence ne soit qu’une allégorie de la décomposition des corps qu’ils sont censés accompagnés ?
Parfois, dans un délire éphémère de quelques secondes à peine étourdissantes, je me dis que j’aimerais bien être un chien. Comme dans une chanson de Léo Ferré :
— Je suis un chien ? Perhaps…
Mais je ne suis pas un chien. Un chien a le droit de pisser contre un arbre ou un mur. Un chien peut renifler l’entrejambe de ses congénères et plus si affinités. Il peut aussi leur sauter à la gorge.
Je suis moins qu’un chien. Même pas l’ombre d’une main promenant l’ombre d’un chien. Rien qu’un homme ? Rien d’un homme. Un « pas-des-nôtres ». Un autre. Un australopithèque. Un autre halo pathétique. Un ostrogoth. Un os trop rongé. Un truc qui dépasse et qui gêne. Un abcès en excès.
Comme mes compagnons du dehors, sans lit à défaire et sans vaisselle à faire, je prolifère ! Je vais bientôt quitter ma peau de mammifère. Je vais prendre racine (qui l’avait molle hier) et démonter ce qu’yeux ne voient pas de râblé chez les faucons d’Orsay et leurs balcons abscons qui débordent de flacons pièges-à-cons ! Enfin me transformer en svelte conifère. Et tenter de rejoindre les cimes qui interfèrent avec la stratosphère. À moins que fatigué d’être offert aux courants d’air aléatoires, lassé d’avoir souffert de vents contradictoires, je ne préfère croiser le fer avec les re-loups mortifères qui vocifèrent des « Va te faire… ! » pendant leur transfert en enfer. J’ai les crocs et je prolifère… Comme du chiendent.
Je suis chienlit !