« Soudain le fou rire le prend et il efface tout. »

(Jacques Prévert, Le Cancre, 1945)

Madame l’éditrice.

Lettres. Car tu constateras qu’elles sont plusieurs à se suivre en des ordres étonnamment cohérents pour former les mots ci-dessous. Des mots qui sont — à l’instar des enchaînements aléatoires entre atomes de carbone, d’hydrogène et d’oxygène d’où naissent les molécules d’ambroisie — l’ossature plus que l’armature de mes phrases hasardeuses censées t’informer sur le contenu de cette correspondance que de toute façon tu ne liras pas.

Puisque.

Ex-future signifie que tu es passée du stade d’objectif à celui d’obstacle selon un processus parfaitement arbitraire et totalement abscons par lequel la flottille argumentaire de ta logique professionnelle s’est vue signifier l’interdiction de franchir les mailles obtuses du tamis de ma misanthropie maladive afin — précaution engendrée lors de la nécessaire phase de distillation à basse température — que cette logique ne rayât pas, de ses épithètes rigoureux aux pointes acides et contractuelles, les fragiles parois cristallines de mes cornues indigènes.

Éditrice car un éditeur ne comprendrait pas. Comment le pourrait-il puisqu’il ne possède qu’une calculatrice pour séparer le chagrin (ce bon grain de l’écrivain) du livresque (ces livres dont l’ivraie est un livrable) ? Tu l’auras d’ailleurs remarqué : « éditeurs » est la parfaite anagramme de « détruise » alors qu’en comparaison, « éditrice » est l’asyndète dissolue de « beauté fatale aux seins omniscients ».

Tu as donc failli recevoir ce courrier pendant un laps de temps compris entre un court instant et un long moment.

Soit la distance qui sépare approximativement le comptoir sur lequel je la rédigeai de l’énorme boîte aux lettres — réceptrice insensible de tant de bascules à destin — sise au coin de la ruelle endormie et du grand boulevard aux arbres transis de solitude élançant naïvement vers le ciel leurs lourdes branches sans oiseau.

Oh ! je n’ai pas renoncé par peur de l’échec ou du ridicule : ma déjà longue et inutile vie s’étant fort opportunément chargée de m’habituer à jongler entre ces deux concepts à la stackhanovie plus régulière qu’un beau temps après la pluie.

Bien au contraire.

J’ai soudain craint que tu n’acceptes et me demandes de te réserver ad vitam l’entière et absolue exclusivité de mon essence, de ma naissance à ma sénescence. J’ai soudain pris conscience que tu aurais pu aller jusqu’à te nudifier et m’offrir — en guise d’appâts pour qu’à pas de loup je me déguise en chien — tout ce qu’un corps peut offrir ! Et ce tout — lâche que je suis — je me serais empressé de l’honorer par mille trouvailles, sinon essentielles au moins circonstancielles ! Trouvailles qui eurent pu nous conduire des nimbes jonchant l’en-deça du premier aux limbes qui sans fin se succèdent au-delà du septième. Et bien que nous aurions timidement démarré par quelques effleurements digitaux — du premier courrier électronique nous donnant rendez-vous à cette première et prude poignée de mains — prélude plus que préliminaires à de plus amples attouchements manuels — un œil sur le contrat, l’autre dans le blanc de l’autre — nous n’aurions pu faire autrement qu’escalader — en randonneurs intrépides, la raison assommée par l’ivresse des sommets — les cimes qui s’étalent entre les états extatiques des statues que nous étions et ces contrées exotiques où soudain nos cils et nos sourcils, l’arrière de nos genoux et jusqu’aux circuits hormonaux fabriquant l’or et l’ambre, se seraient confondus en baisers serpentins, enserrant nos à-corps de membres quintessents.

Et c’est à ce moment précis d’alchimie infinitésimale où la vapeur soudain se liquéfie, à ce moment inobservable de basculement quantique quand l’eau se cristallise, à cet instant hors du temps qui oblige l’ensemble de l’univers à se reconcentrer sur sa plus infime particule, au sortir de cette parcelle d’éternité fugace où le silence qui précède l’explosion est d’une densité plus élevée qu’un cœur de plutonium juste avant qu’il ne se propage et n’irradie jusqu’aux plus lointains confins des plus lointains néants, c’est donc à cet instant que ton sec et crétin secrétaire serait entré, non sans n’avoir pas frappé, raide et révérencieux comme un ordonnateur funèbre, porteur d’un thé aux agrumes trop sucré dont les gouttelettes, évasives et sautillantes — générées par sa démarche asynchrone de mille-pattes au nombre impair — seraient venues se fracasser en de plus minuscules gouttelettes se réagrégeant aussitôt — atavisme du troupeau affrontant l’inconnu — en une fragile flaque tremblante sur l’imposant parapheur au sein duquel — ô surprise ! — aurait justement pris place — et quelle place ! — mon manuscrit inachevé, ce Grouchy de papier se trompant à nouveau de morne plaine comme si la faculté d’être au mauvais endroit au plus mauvais moment était le caractère le plus héréditaire chez les salopeurs de projets.

Et tandis que mes pouces savamment lubrifiés à l’encre sympathique se verraient immédiatement refuser l’entrée de tes cavernes dans lesquelles aucune ourse pourtant n’hibernait, tu aurais ouvert de grands yeux, déçus et étonnés, dans lesquels aurait défilé une partie des Mémoires de Sophie Rostopchine, conteuse de sept augures, et m’aurais demandé :

— Mais Monsieur, qui êtes-vous ? Et qui vous rend si hardi de troubler mon veuvage ?

Alors tes bras se seraient débarrassés des miens pour récupérer leur fonction repoussante ; tes jambes auraient réenjambé les miennes pour retrouver un semblant de verticalité tout juste contrariée par un souffle persistant de cambrure en fin d’apesanteur ; tes lèvres se seraient délivrées de mes dents pour prononcer ce qui précède et que j’aurais dû placer ici mais je ne suis pas éditrice.

J’aurais été bien en peine de t’expliquer cette faille dans l’espace-contre-temps car je ne fais pas dans la science-fiction. Encore moins dans la science-miction car miction sans conscience n’est qu’urine de larmes. J’aurais subitement été incapable de revenir de ce futur antérieur dans un passé simplifié et me serais trouvé fort dépourvu que ta bise ne fut pas venue.

Il aurait donc été parfaitement logique que je m’abstinsse alors d’autoriser mes accents circonflexes à s’ébattre dans l’atmosphère subreptif de ton cabinet littéraire.

Et puis, qu’en aurais-tu fait, de ces mots, de ces phrases, de tous ces paragraphes patiemment assemblés en ma forge ? Tu les aurais certainement retaillé, gommé, abrasé, synthétisé, remplacé, déplacé, corrigé, trahi, circonscrit, avili !

Forcer des mots à s’incruster sur du papier n’est-ce pas commettre un crime comme mettre des oiseaux en cage ? N’est-ce pas arracher à sa terre nourricière la belle fleur sauvage pour — après l’avoir privé d’une partie de sa queue, après lui avoir retiré une à une ses folles folioles et deux ou trois pétales afin de mieux surexposer sa corolle qui s’étale — la contempler dans son agonie silencieuse et exhiber son cadavre en devenir dans un récipient aux atours ouvragés ?

J’avoue avoir quelques scrupules à me séparer de mon texte, enfant vivant et guilleret. Et puis comment lui présenter la chose ? Déjà qu’il s’inquiète quand je referme l’ordinateur après l’avoir cloné puis avoir transféré ce clone dans un autre parc d’attractions numérique en compagnie de fichiers certes assez peu recommandables mais toujours moins nocifs que tes longs ciseaux assassins de censeuse insensée.

— Tu vas encore me perdre ?
— Non, pas cette fois. De toute façon tu finis toujours par revenir.
— Avec des bouts en moins…
— Oui, bon, ça va, hein ? D’abord, c’était un accident. Allez rentre et dis bonjour à la dame. Elle ne va pas te manger, tu sais.
— Pourquoi elle me montre ses dents, alors ?
— Mais pas du tout ! Elle te sourit la dame !
— Et pourquoi elle me sourit la dame ?
— Je ne sais pas. Je suppose qu’elle est contente de t’avoir. Euh… de te voir.
— Et pourquoi elle a une blouse blanche, la dame ?
— Je ne sais pas. Peut-être que c’est le blouse blanche day à son travail aujourd’hui ?
— Et pourquoi il y a du sang dessus sa blouse ?
— Je ne sais pas ! Peut-être qu’elle égorge des petits chats ? Mais tu n’as rien à craindre : tu n’es pas un petit chat. Hé ! tu n’es même pas un petit chapitre. Ha, ha, ha !
— Et pourquoi y a rien dessous sa blouse ?
— Ça, je sais… Mais ça ne te regarde pas ! Attend-moi sur cette étagère, je reviens dans quelques paragraphes.

Oui, un texte est vivant. Du moins tant que son auteur l’est aussi. Il sera toujours temps, quand ce dernier aura poussé un post-pénultième soupir aussi incertain qu’une tache d’encre dont on peinera à discerner s’il s’agit d’un o, d’un a ou d’un e mal formé, et puisqu’il ne pourra normalement plus se plaindre ni râler, il sera toujours temps de lui démembrer la syntaxe, de désosser son vocabulaire, d’examiner un à un ses pauvres néologismes puis de retirer de sa grammaire exsangue des syllogismes rougeoyants comme des soleils achevés. Alors seulement — après un dernier passage par l’atelier de plomb du rusé typographe, ce chiropracteur de l’orthographe — tu pourras exhiber l’ensemble sur le linceul en cellulose d’un in-octavo anonyme comme si ton objectif était une exposition photographique n’ayant que des clichés à montrer.

Aussi ai-je instantanément éloigné de la boîte aux lettres l’enveloppe que je m’apprêtais à y glisser. J’ai ouvert icelle et ai laissé le vent emmener les feuillets qui résistèrent quelques secondes devant cette liberté nouvelle avant de rapidement — et dans un bel envol groupé — se disperser au gré des tourbillonnants alizés d’altitude, rejoignant chacun un horizon où ils seront nettoyés des restes de papier les alourdissant pour n’être plus que des idées nues, prêtes à fondre sur le premier rêveur venu qui acceptera peut-être, lui, de franchir en victime consentante le seuil de ton bureau.

16 grammes de vent sur un arbre perché
  1. Au comptoir des hommes seuls
  2. Aux sources des courses douces où pousse la Grande Ourse
  3. Batman & la Batave
  4. Caricature à peine voilée du discours politique actuel
  5. Carpe diem
  6. Dancing Days
  7. Je suis chienlit !
  8. La vie, la mort… La Villa Maure… La ville à mort… Lave : il la mord !
  9. La volute finale
  10. Le canal du Minuit
  11. Lettres à une ex-future éditrice
  12. Orang en emporte l’Outan
  13. Paris est une vieille pute enchifrenée
  14. Régénescence
  15. Rennes d’un soir (un décompte de Noël)
  16. Reprends ton verre, camarade !