« Il y a plus de vieux ivrognes que de vieux médecins. »
(François Rabelais, Gargantua, 1534)
C’est un tout petit bar dans une toute petite rue du tout petit Paris.
0n ne peut y entrer qu’après s’être battu — et à la condition de l’avoir emporté — contre un énorme panneau de bois gris supportant de petits carreaux de verre cathédrale foncièrement jaunis à l’idée d’une nouvelle crise de foi car en partie masqués par de vieux adhésifs délavés vantant les mérites laxatifs de pilules tout aussi obsolètes aujourd’hui qu’elles furent hier absconses. Et il serait surprenant que le propriétaire se mette en frais pour réparer cette lourde et vieille porte qui n’est désormais plus poussée que par une cohorte clairsemée d’habitués : des vieux, des moches, des sournois, des méchants, des balourds, des aigris, des tout-seuls qui viennent ici pour être en compagnie d’un verre et d’une ou deux bouteilles.
Ils entrent en automates et ne prêtent aucune attention aux trois chatons assis qui s’ébattent entre la porte et le comptoir, s’évertuant, auprès des nouveaux arrivants, à capturer les fils qui dépassent des pulls dépenaillés et des vestes mille fois retournées. N’y a-t-il pas une légende abyssine qui prétend qu’en les déroulant tout d’un coup sans les rompre, ces fils mèneraient directement de l’autre côté de l’arc-en-ciel des chats ? Mais ici, les fils désabusés se cassent aussitôt qu’engriffés.
Une fois à l’intérieur, les bonshommes se dirigent vers leur place. Pas n’importe quelle place : leur place. La même. Toujours. Et si, ignorant des usages, un imprudent s’en est emparé, il risque alors de voir un gars grommeleux s’asseoir sur ses genoux. Et quel gars ! Un hirsute hoboïde et son haleine hadale ! Un vilain vaniteux à la vessie vacharde ! Un teigneux trafiquant de tintamarre tantrique ! Un homme en bout de course n’ayant d’autre ressource que de gratter ses bourses de vieil ours mal léché. Mais qui irait lécher un tel ours ?
Les clients de ce bar sont des taiseux. Jamais ils ne se parlent. Jamais ils ne s’adressent la moindre courtoisie, ne serait-ce qu’un vague hochement de tête, un discret geste de la main. C’est à peine s’ils ont le sourcil un peu froncé pour s’étonner de n’être pas déjà servis. Saluer un plus soiffard que soi n’est concevable que dans la mesure — et même dans la demi-mesure — où le plus soiffard en question aura payé sa tournée. Tout protocole se dissout dans l’alcool et ce qu’il leur reste de civisme s’agrippe péniblement au sourire éphémère qu’ils concèdent quand les liquidités s’écoulent du plateau du serveur et se retrouvent offertes à leurs bouches écarlates d’où jaillissent instantanément des trombes enamourées de postillons asséchés pareils à des billes de polystyrène propulsées hors de la gueule épileptique d’une sulfateuse de chair molle.
L’ambiance est au recueillement. Chaque gorgée est intérieurement reçue comme une prière exaucée. Il n’y a pas d’autre bruit que le fracas chuinté des verres hâtivement reposés sur le formica audacieux des grandes tables guingoises ; pas d’autre onomatopée que le « plop » sec des bouchons qui délivrent — en même temps qu’un soupir de patience enfin récompensée — des embruns de zinc concoctés sous des abris tanniques ; pas d’autre sonorité que le claquement liquoreux des langues exsangues sur la voûte cambrienne de palais ontologues ; pas d’autre souffrance auditive que les cris déchirants des chaises supportant les masses cirrhotiques des buveurs solitaires.
En sourdine, une radio joue un air alangui soutenu par un accordéon plaintif et un chanteur lacrymogène. Cette vieille antienne noyée de trémolos est un hymne aux « C’était mieux avant ! » qui peuplent les radotages bougreux des vieillesses oublieuses. Chez un rougeaud chenu, le refrain a déclenché la larme qui s’est mise à perler d’une paupière qu’il croyait asséchée.
Cet endroit est devenu imperméable à toute modernité. Ni rétif, ni résistant : juste imperméable. Indifférent à l’évolution du quartier tout autour. Il est le dernier des Mohicans qui regarde s’éteindre le dernier cœlacanthe. Sans plus de nostalgie que de curiosité. Entre ces quatre murs — dont la couleur doit plus au tabac qu’à la peinture — chaque objet, chaque odeur, chaque attitude ressemble à un obstacle conçu pour ralentir le temps qui en profite alors — contradicteur impénitent et un brin arrogant — pour avancer plus vite.
Un grand panneau à l’angle du bar propose une collection d’affiches cinématographiques aux titres oubliés entourant le portrait monochrome d’un président général dans son uniforme de parade. Les films parlent d’argent volé, de femmes notoirement faciles, de voyous forcément honorables et de flics évidemment implacables. Le président général salue. En face, un juke-box débranché prend la poussière. Son bras automatique est opportunément resté bloqué sur le sillon d’un 45 tours anglais, juste avant que celui ci ne s’écrie : « I hope I die before I get old » !
Sur une étagère, au-dessus du juke-box, un renard empaillé semble se demander pourquoi Maître Corbeau, sur son réverbère perché, de l’autre côté de la vitrine, tient en son bec un emballage de fromage. Il ne manque plus qu’un poste de télévision en noir et blanc diffusant les mires fantastiques de feu l’ORTF pour se croire revenu au temps des « Trente Glorieuses » et de ces longues robes sérieuses voletant comme des oiseaux marins au-dessus de récifs encombrés de coupes claires et rieuses.
Trente années qui ne furent pas glorieuses pour tout le monde. Notamment pour les travailleurs immigrés, entassés de force dans des cabanons de tôles et de béton bien au-delà des centre-villes. Notamment pour les pays décolonisés à grand peine et qui passèrent des mains d’une métropole autoritaire et sauvage à celles, traîtresses et tout aussi sauvages, de dictateurs locaux, hommes de paille et de mitraille des industriels de ladite métropole. Notamment pour les jeunes Français envoyés dans les rizières et les Aurès au nom, sans doute, de la liberté de s’accaparer un pays, de l’égalité dans la violence et de la fraternité dans la torture, tandis que de l’autre côté de la Manche les enfants s’enivraient de guitares et s’émerveillaient de ces pierres roulant derrière des scarabées. Qui aurait deviné que tous ces animaux, ces oiseaux dans la cour, ces trafiquants d’expérience et de jolies choses à l’humeur bleutée changeraient aussi durablement la face de notre monde ?
Au fond de la salle, à l’écart des autres buveurs, la barbe baignant dans la mousse alors salie de sa bière, un type s’est levé brusquement, le visage déformé par une grimace de sous-officier outragé. À croire que la chaise qu’il martyrisait de ses pets sentencieux s’est soudainement vengée en lui mordant les couilles ! Tremblant, il a exécuté un demi-tour acrobatique pour ne pas mélanger ses pieds avec ceux de la table et risquer de renverser son verre en butant contre icelle. Il a alors plaqué son visage contre le mur et s’est mis à hurler, frappant violemment celui-ci avec le plat de ses mains. Après seulement quelques secondes, il s’est arrêté de frapper tout en continuant de hurler. D’abord decrescendo. Et puis pianissimo.
Enfin, le silence.
Il fixa une dernière fois le mur comme pour en détecter une menace nouvelle, laissant ses mains endolories l’effleurer lentement, de haut en bas et de droite à gauche, jusqu’à ce qu’une paix provisoire l’incite enfin à reculer.
De retour sur sa chaise — assis sur une fesse, aux aguets et jetant de furtifs coups d’œil inquiets derrière lui — il s’est approché de son verre pour lui parler doucement, les commissures au plus près de l’écume, cherchant à ne pas effrayer les bulles en ascension. Mais une fois en surface, curieuses et tournoyantes, celles-ci éclatèrent de rire et mêlèrent à leurs atours, fugaces et volatiles, les mille et un parfums des malts et des houblons, répandant dans la pièce — en sus des odeurs urinales qui y flottaient déjà — cet arôme caractéristique des bières à « fermentation haute », cette humeur qui apaise et masque les douleurs comme un onguent de compassion sur les restes encore frais des charniers à venir.
Il s’est approché de son verre et lui a conté son histoire. « Toujours la même histoire », chantait Charlélie Couture dans l’un de ses poèmes rock. Je te transcris ci-dessous ce que j’en ai retenu. Tu me pardonneras les incohérences, je n’allais évidemment pas le faire répéter.
*
Je suis né près d’un chemin de fer.
Là où la vapeur d’énormes locomotives habillait les passants d’un brouillard nonchalant comme celui d’un Loch Ness abritant des monstres à chapeaux.
Je suis né près d’un rail indolore qui rouille sous le chiendent et l’émail incolore d’un évier clandestin.
Une erreur d’aiguillage est si vite arrivée !
J’ai poussé mon premier cri dans une salle d’attente et je l’attends encore.
J’ai poussé la porte vitrée avec un bras qui n’était pas le mien.
Un chien est entré dans la salle. Un homme y gémissait. Il lui manquait un bras et sur ce bras il y avait sa montre. Il y tenait beaucoup.
Mais les mâchoires serrées du chien refusèrent de lâcher et le verre de la montre s’est brisé sur un coin de métal lorsque dans sa fuite l’animal la heurta contre un pilier de fer qui entravait sa course.
D’autres chiens sont entrés et ont emporté d’autres parties de l’homme dont il ne restait plus qu’une ombre maladroite coincée sous le bâti grossier d’une armoire renversée.
L’un d’eux s’est approché de moi et m’a reniflé prudemment, le corps en extension sur le bout de la truffe, évitant de croiser mon regard implorant de croquette potentielle.
Il ne prit rien de moi.
Sinon ce qu’il me restait d’amour-propre : pas même assez bon pour un chien !
De ce jour date sans doute le vertige qui me saisit quand je croise un miroir.
Je suis né égaré dans une gare où d’hagardes filles de garde, gardoises regardées par dessous les ardoises, lézardaient sur le quai en triant des sacs de serpents teints d’émeraude qu’elles nourrissaient de souriceaux transis aux frêles pattes liées par les fines nattes en joncs que tressaient d’affables rotatives pour le compte d’un affairiste enjoué qui perdit ses deux fils, un dimanche au printemps, près de la fosse aux ours d’un parc zoologique aux normes défaillantes.
Je suis né en suffocant.
Je suis né sourd aux caresses et ignorant du jeu.
Je suis resté longtemps assis à regarder le rail se perdre à l’infini dans une courbe douce. Je restais fasciné par la pluie qui le rendait brillant.
Parfois, j’imaginais que j’étais funambule sur le fil de ce rail.
Je jouais à éviter les lourdes — oh ! lourdes — roues puissantes des wagons transportant les restes coléreux de combustibles partiellement consumés dont l’ire, tôt ou tard, promet d’être radieuse.
Parfois, je n’imaginais rien et je laissais l’aurore s’étendre sur ce quai.
Ce quai où je suis né.
Sous l’écriteau « Départ ».
Je suis arrivé dépareillé.
Je suis né parmi des voyageurs encombrés de valises gainées de velours noirs et de satins carmins.
Je suis né alentour.
J’ai appris de la brume les secrets du bitume.
J’ai vu les reflets roses des lunes de décembre s’émietter en fumées orangées puis descendre en rougissant le long des rampes molles pour soudain disparaître dans la gueule entrouverte des portes phacochères.
J’ai demandé à boire aux agents collecteurs mais ils m’ont abreuvé d’insultes.
J’ai essayé de mordre le premier marche-pied du dernier wagonnet.
Je suis né près d’un chemin de fer qui dessert les enfers et sert des somnifères aux autres mammifères qui préfèrent, cependant, attendre que leurs sphères se changent en tablettes de sel.
J’ai uriné contre le vent ! J’ai chié à perdre haleine ! J’ai couru tout autour de mon corps qui gisait là, ballant, comme un habit perdu.
Je suis né sans collier, sans gageure, en écolier qui joue au voyageur.
Voyageur immobile, j’ai congédié mon cœur pour qu’aucun autre cœur ne s’y pende, ou pire, ne s’y répande.
Car pour qu’un cœur s’y pende, pour que n’importe quelle autre bête, après tout, ne pense à s’y répandre, il aurait fallu que mon cœur — ce vain cœur défaitiste — ait quelque aspérité, qu’il recèle une fissure, qu’il exhibe une faille, qu’il laisse voir une strie, une brûlure, de la chair, de quoi poser une patte, de quoi planter une griffe, de quoi laisser une marque naissante, légère, évanescente.
Il n’aurait pas fallu que ce cœur ne soit qu’une gouttière à la paroi de verre.
Il n’aurait pas fallu que la lumière s’y noie comme un vulgaire paquebot touché par un flocon.
Il n’aurait pas fallu que ce soit le paquebot qui chavire.
Je suis né dans une gare et je voyage sans carte, je voyage sans boussole.
Je voyage vers un sous-sol mouvant sur lequel, d’un mouvement émouvant, mon premier pas ose son dernier mot.
Ne me regarde pas, il n’y a plus rien à voir.
Le temps a fait son œuvre.
De ses longs tentacules de pieuvre pulpeuse.
De son pas reptiligne de couleuvre sinueuse.
Il a mis son poison et dissous ma mémoire, mes amis, mes amours qui ne sont plus que vents pâles et frileux annonçant la rudesse d’un hiver qui promet, comme tous les hivers, d’être le tout dernier et qui vient s’ajouter aux hivers précédents, formant une couche épaisse de givre tétanisé qu’aucun soleil ne transformera plus en source vive et fraîche.
Ne me regarde pas, je suis déjà parti.
Je vais là où la douleur n’est plus qu’un souvenir.
Je vais là où le temps prend le temps d’être un étang gitan exportant par tout temps des printemps militants.
Je vais là où il n’y avait rien et qui dès lors tout contiendra.
Je vais là-bas.
Je vais vendre mon âme aux ferrailleurs d’ici.
Leur acheter une arme.
Elle sera la dernière à me voir.
Elle pourra témoigner que je n’ai pas pleuré.
Elle pourra souligner qu’elle crut me voir sourire.
Ce n’était que la chair qui s’était contractée, anticipant l’impact.
Je suis né dans une gare où défile sans entrain des rames à bout de souffle.
Des corps sans ombre y dansent le long des corridors et leurs visages sans masque m’attendent au guichet.
Je composte un billet qui efface les allers et n’offre aucun retour.
Mais il est tard déjà.
*
— C’est ça, il est tard… On va fermer ! annonça gentiment le barman tandis qu’il s’affairait à balayer les immondices s’entassant au pied de son comptoir sur lequel je laissais quelques pièces.
Avant de partir, je jetais un dernier coup d’œil à la faune imbibée. Chacun tentait de remettre, en son endroit approprié, d’abord le vieux veston en laine grise aux coudes rapiécés, puis l’inusable casquette en gros velours côtelé — couronne grasse et joufflue à leur crâne échevelé — enfin la ceinture abdiquante au-dessus de laquelle s’épanchait une sphère abdominale au nombril poussiéreux cerné de poilicules tristes. Je les regardais se rhabiller, le geste lent et mécanique, tout aussi automates qu’en entrant mais plus dégingandés, enfin à l’aise dans ces tenues froissées qui faisaient corps avec leur âme.
L’un après l’autre, ils quittèrent le bistrot dans un ordre paraissant convenu. Certains avaient le regard humide. Fallait-il y voir le souvenir ému de la dernière gorgée ? D’autres repartaient le pantalon humide, ayant encore raté le chemin des toilettes.
Dehors, l’air avait soudain fraîchi. Des brumes dans le lointain évoquaient le départ des grands Express vers le sud et le jour alla se faire voir ailleurs, rapidement remplacé par les grands néons blancs des échoppes.
De l’une d’elles, un des types entrevus dans le bar ressortait en emmenant trois bouteilles de vin sombre. Il se hâta dans les basses ruelles loin du centre, là où les réverbères ne servent plus qu’aux chiens. Il déboucha une de ses dives, l’approcha de ses lèvres, mit quelques lampées de temps avant de l’en retirer à regret, puis chanta à tue-tête en se grattant le cul.
Sans doute pour écourter la nuit et son trop long cortège de boute-en-train fantômes.