« L’histoire a pour égout des temps comme les nôtres. »

(Victor Hugo, Les Châtiments, 1853)

Si tu es à table, si tu t’apprêtes à y passer ou si tu en sors juste, ne lis pas ce qui suit : c’est vraiment dégueulasse. Mais il faut bien que la nature fasse valoir ses droits et honore ses devoirs. Je vais tenter de te raconter ça en termes choisis mais sans aucune garantie qu’ils annihilent un tant soit peu l’horreur des images que ton cerveau va être capable de créer. Te voilà prévenue ! Tu te réjouiras cependant qu’un connard a pu me priver d’appareil photo, ce qui te dispense d’illustrations dont certaines auraient pu me valoir un procès pour plagiat de la part de chroniqueurs aigris.

De tous les inconvénients qu’il y a à vivre et à dormir dehors — car il y en a — il en est un qui est rarement abordé et qui prend toujours au dépourvu le novice quand le temps est venu de se vider le cul. Tu ingères, tu digères mais — sans que j’exagère — tu gères difficilement le dépôt de tes encombrants.

Pisser est un moindre problème. Surtout si tu fais partie de cette moitié de l’humanité qui pisse debout et parfois face au vent quand une envie urgente te prend par surprise. Au moment où tu réalises que tu peux te satisfaire, là, tout de suite, contre un mur, une palissade ou un arbre (pardon, les arbres), toute ton énergie se mobilise alors pour tenter d’endiguer la précipitation du flux et te laisser le temps de te dézipper complètement — notamment l’hiver quand le froid n’aide pas tes doigts gourds à te dégrafer rapidement. Dans un tel cas, ton cerveau se déconnecte et rate les analyses météorologiques qui t’auraient permis de ne pas t’éclabousser en pissant comme un goret impatient par fort vent debout.

Pisser, donc, on s’arrange toujours. Le plus dur, c’est de trouver un endroit pour poser sa crotte. C’est réellement un combat de tous les jours. Car, sauf accident ou urgence absolue — et je n’irai pas jusqu’à te dresser les plus infimes détails d’une telle situation — tu chies assez rarement dehors en pleine ville et en plein jour contre un mur, une palissade ou un arbre. Tu utiliseras de préférence les toilettes que tu pourras trouver au troquet, à la bibliothèque, dans les gares ou te rabattras sur les inénarrables mais très utiles sanisettes.

Les toilettes des troquets sont très souvent réservées aux consommateurs. Pour le coup, faire partie de l’autre moitié de l’humanité — celle qui a, aura ou a eu de régulières sanguinolences australes — peut permettre de contourner cet obstacle surtout si c’est une congénère compatissante qui tient le bar.

Car pour être consommateur, ne serait-ce que d’un café, il te faut un peu de monnaie, au moins un euro qui, dans ce cas précis, n’a rien de symbolique. Et ce n’est pas toujours évident lorsque la fin du mois commence le vingt, le quinze voire le dix pour certains. Sans compter ceux pour qui la fin du mois suivant arrive dès le début du mois précédent… Cette absence d’euro t’interdit les toilettes des gares pour la même raison (entre vingt et soixante-dix centimes d’euro selon les gares). Et ce n’est pas parce que les toilettes des troquets et des gares sont payantes que tu es assuré de t’épancher dans un havre sanitaire d’une blancheur plus immaculée qu’un rassemblement de colombes sur les flancs du Mont Blanc.

Je t’épargne la mauvaise qualité du papier — quand papier il y a — à côté duquel n’importe quel journal ressemble à de la ouate premier âge — sauf ton quotidien habituel puisque son propriétaire s’est déjà mille fois torché avec. À force, tu penses à toujours avoir sur toi du papier confortable que tu auras prélevé avec avidité là où tu auras pu en dénicher. Il peut aussi arriver que l’eau avec laquelle tu es censé te laver les mains, ou tout autre partie de ton corps qui le nécessiterait, n’arrive pas jusqu’au robinet mais s’écoule tranquillement à tes pieds. Entre autres joyeusetés — notamment dans ces toilettes de bar qui échappent à toute ergonomie et semblent avoir été conçues par un cabinet d’architectes composé d’ un ivrogne, d’un gagman et d’un constipé — je te cite en vrac : la porte qui ne ferme pas (ou qui ne s’ouvre plus), les rampants inconnus du Muséum, les graffitis obscènes et parfois drôles — j’ai le souvenir d’un « Je suce mieux que ta mère ! » suivi d’un numéro de téléphone que je n’ai pas noté, l’auteur (ou l’auteure ?) réclamant qu’en échange on lui martyrise le fondement tel un soudard ivre, or je ne bois plus — et jusqu’à la contemplation imprévue du contenu des entrailles de ton prédécesseur qui s’est tant fatigué à pondre tout ça qu’il n’a plus eu la force d’enclencher la chasse d’eau…

Passons rapidement par les toilettes gratuites des jardins publics qui servent de lieu de drague et de rendez-vous aux fêtards fétides qui squattent les onglets les plus reculés des sites de rencontre en ligne ! Amis du romantisme et des fleurs sauvages, je vous salue. À chaque fois que je pénètre dans ces toilettes, j’ai toujours l’impression de déranger de naissantes idylles. Et cet énergumène qui n’a pas hésité à me suivre, tentant de s’incruster de force avec moi ! Je ne me souviens pas de ce qu’il me racontait d’autant qu’il mâchait je ne sais quoi en bavant comme un bouledogue affamé devant le squelette complet d’un Tyrannosaurus Rex fraîchement excavé mais il a fallu que je le menace sincèrement de pisser sur son cadavre quatre fois démembré pour qu’il consente à me laisser uriner tranquille, et bien que tranquille n’est pas le mot qui convient puisque pisser droit dans la cuvette en jetant sans cesse un coup d’œil à la porte derrière toi est un exercice à forte valeur ajoutée en terme de stress et de souplesse arthritique. Sale type ! Pense à réserver le passage par le jardin public le matin à l’ouverture. C’est moins fréquenté. Et pas encore souillé.

Et puis il y a les sanisettes. Belle invention, les sanisettes. Réalisation bâclée, fonctionnement aléatoire, nombre ridicule (seulement 400 pour tout Paris) mais belle invention.

Sur dix sanisettes, deux sont en panne. Il en reste huit dont quatre sont déjà occupées. Et sur les quatre restantes, seulement deux sont praticables. Et encore ne faut-il pas être trop hygiéniste… Il faut savoir que le système de lavage de ces sanisettes est extrêmement efficace lorsque ladite sanisette est propre. Par contre, dès qu’il faut gratter un peu… D’autant que ces petites cahutes sont parfois victimes de chieurs d’élite. Des sortes de motherdéféqueurs qui se sont fait greffer une mitrailleuse à la place de l’anus. Les plus entraînés arrivent même à chier sur les murs, jusqu’à hauteur d’épaule ! Et pas de l’épaule d’agneau ! Je ne demande pas à voir le ralenti mais la curiosité me titille quand même… Que remporte le gagnant d’un tel concours ? Son poids en boudin ? Son âge en pruneaux d’Agen ? Une médaille en chocolat mou ? Dans certaines sanisettes, il est même possible de débuter des études d’archéologie grâce à la nette succession des strates gastrologiques qui te renseignent sur l’état de digestion des excréments collés au mur.

Pour le principe, je t’explique rapidement le schéma de fonctionnement d’une sanisette.

À l’extérieur, près de la porte, tu as quatre voyants de quatre couleurs (oui, tu peux aussi t’en servir pour décorer ton sapin !). Dans l’ordre, de gauche à droite : vert, la voie est libre ; orange, c’est occupé ; bleu, c’est en phase de nettoyage et algorithmiquement ça se situe donc entre le orange et le vert… je ne sais pas ce qu’en pense l’arc-en-ciel ; enfin rouge, c’est à la fois hors-service et dramatique.

Quand c’est rouge, tu passes ton chemin et tu poursuis ta quête de la sanisette idéale, tel un chevalier de la cuvette ronde, Lancelot bucolique ou Don Quichie revanchard. Suivant le quartier dans lequel tu te trouves, tu sais où trouver la suivante avec seulement deux chances sur dix qu’elle soit verte et praticable.

Orange, tu prends ton mal en patience et tu sautilles d’un pied sur l’autre en insultant silencieusement mais copieusement l’intrus pour qu’il libère la place. Normalement l’occupation maximum est de vingt minutes. Ce qui peut être très long quand ton slip menace de se suicider. Quand c’est bleu, tu attends gentiment que le voyant passe au vert en espérant très fort ne pas tomber sur la sanisette d’entraînement d’un chieur d’élite. Il m’est arrivé qu’une de ces saloperies de sanisette passe directement du bleu au rouge ! Et là tu sens poindre le drame. Et tu te dis que si tu n’en trouves pas une autre rapidement, tout le quartier va le sentir le drame !

Quand c’est vert et praticable, d’un coup la ville se pare de fleurs multicolores aux senteurs paradisiaques et les gens sont beaux et gentils ! Ta vessie te dit merci et ton sphincter arrête de se taire. Ce qu’il peut être bavard parfois !

L’entreprise qui a conçu ces sanisettes n’a manifestement pas cherché à faire simple et fonctionnel. Pourtant il y avait la possibilité (et certainement le budget) pour faire mieux.

D’abord, en doubler a minima, le nombre. Puis faire en sorte que leur état d’occupation soit visible de loin. Surtout pour moi qui distingue mal les couleurs. À part le voyant bleu qui est d’un bleu électrique et aveuglant au point que tu peux parfois avoir l’impression qu’un laser vient de te transpercer l’œil, les autres couleurs sont fades et se différencient assez peu à moins de cinquante mètres. Or, il se trouve que sous le toit des sanisettes, court un bête néon d’un blanc-cassé tout-à-fait neutre et qui aurait pu justement être remplacé par les indicateurs d’état. Visibles de beaucoup plus loin, ceux-ci auraient eu une vraie fonction d’information tout en s’agrégeant incidemment aux lumières de la ville.

Dans le registre purement utilitaire, une ouverture 24h/24 en lieu et place d’un mesquin 7h/22h n’aurait pas été du luxe. La chose étant entièrement automatisée — en dehors d’un éventuel appel d’urgence qui aurait pu comme tous les appels d’urgence être relayé par le canal adéquat — quel obstacle s’y oppose vraiment ? Comme s’il n’y avait personne à errer la nuit dans Paris, tant SDF que touristes, chauffeurs de taxis ou fêtards.

Puisqu’on en est à repenser aux fonctionnalités amélioratives — je n’avais jamais pensé à utiliser cette expression avant de l’avoir croisée ce matin dans le métro sur un panonceau indiquant que la RATP effectuait là des travaux de « maintenance améliorative » ce qui m’a amené à remarquer que j’ignorais également qu’il pouvait exister de la « maintenance dégradative » — il n’aurait pas été beaucoup plus compliqué et à peine un peu plus cher de concevoir et de construire des cabines doubles séparées par une cloison étanche. Ainsi quand l’une est occupée, l’autre passe au nettoyage avec une gestion améliorative du processus, genre un brossage renforcé comme dans les stations de lavage automatique pour voitures afin d’aller jusque dans les recoins et pourchasser sans pitié les moindres particules de caca fondamentaliste.

Et aussi : puisque ces toilettes sont censées être nettoyées de fond en comble, pourquoi s’emmerder à installer des cuvettes classiques qui s’encrasseront de toute façon ? Une cabine circulaire (plus facile pour les brosses) dans laquelle tu pisses et chies directement au sol (façon « chiottes à la turque ») serait plus efficace à tout point de vue. Tu ajoutes des barres de maintien pour se relever, de vrais crochets ou étagères pour poser tes fringues et tes sacs, un vrai miroir, une borne wifi, un distributeur d’expressos, etc. Si tu es à court d’idées, tu m’appelles.

Dans la même veine améliorative, cette entreprise aurait pu développer une application mobile digne de ce nom. Grâce à la géolocalisation, tu pourrais savoir en temps réel quelle est la sanisette la plus proche et quel est son état. Ou plutôt sa couleur. Pour ce qui est de l’état des lieux, une application capable de détecter les chieurs d’élite devrait pouvoir aussi leur en interdire l’accès. Ou passer directement au bleu sitôt qu’ils sont entrés !

[ajout mars 2017]

Pour commencer, notons que depuis la rédaction originale de cet article en janvier 2015, quelques changements substantiels et néanmoins amélioratifs ont vu le jour, tant dans l’efficacité du nettoyage que des horaires d’ouverture puisque certaines sanisettes sont désormais accessibles 24h/24.

Ensuite, en cette période électorale, il est impossible de ne pas remarquer la stricte conformité entre le titre de cet article, son propos central et les divers aléas d’une campagne durant laquelle chacune et chacun — selon ses propres tourments gastriques et géopolitiques — attribuera à tel ou telle le titre forcément mérité de « chieur ou chieuse d’élite ».

Malheureusement, à l’instar du nettoyage inopérant des sanisettes, la constitution vieillissante de la cinquième république ne permet pas de se débarrasser facilement de ces scatoholiques imbéciles qui cherchent à nous gouverner en nous asphyxiant de leurs miasmes népotistes et clientélistes. Et ce n’est ni de ma faute ni un hasard si l’ensemble de la classe politique française s’accommode du brun sale et obéit au même code couleur que ces sanisettes : vert trompeur, orange morose, bleu sournois et rouge malade.

16 grammes de vent sur un arbre perché
  1. Au comptoir des hommes seuls
  2. Aux sources des courses douces où pousse la Grande Ourse
  3. Batman & la Batave
  4. Caricature à peine voilée du discours politique actuel
  5. Carpe diem
  6. Dancing Days
  7. Je suis chienlit !
  8. La vie, la mort… La Villa Maure… La ville à mort… Lave : il la mord !
  9. La volute finale
  10. Le canal du Minuit
  11. Lettres à une ex-future éditrice
  12. Orang en emporte l’Outan
  13. Paris est une vieille pute enchifrenée
  14. Régénescence
  15. Rennes d’un soir (un décompte de Noël)
  16. Reprends ton verre, camarade !