« Un pays n’existe pas s’il ne possède pas sa bière et une compagnie aérienne. Éventuellement, il est bien qu’il possède également une équipe de football et l’arme nucléaire mais ce qui compte surtout c’est la bière. »
(Frank Zappa)
Dans la taverne abondamment garnie — notamment dans sa partie centrale, face à l’écran géant — un groupe de supporters néerlandais parle fort et rigole nerveusement. Ils tentent de conjurer le massacre qui s’annonce en offrant aux dieux de leurs superstitions un nombre incalculable de jeunes bières flamandes qui ne connaîtront jamais le plaisir d’être bues en terrasse à Paris au mois d’août mais qui valident, dans la façon dont elles sont prises, vidées puis négligemment reposées afin d’être remplacées par leurs sœurs plus remplies, une longue et active expertise dans l’art de supporter une équipe.
Étranges créatures, que ces groupes de supporters, de quelque pays qu’ils viennent. Souvent loin des voyous et des hooligans parmi lesquels ils se trouvent relégués lorsque ces derniers se déchaînent près d’un stade. Beaucoup d’enfants sont supporters. Je l’étais, étant minot. Pas forcément par besoin d’idoles ou de gens à admirer (le rock et la littérature y pourvoiront plus efficacement). Plus simplement parce que le football est une langue universelle par laquelle se faire rapidement des copains qui ne parle pas la tienne.
À l’époque, la France du football n’était pas encore verte mais j’étais déjà supporter de l’équipe de Saint-Étienne. Je ne saurais pas dire pourquoi, n’ayant aucune accointance proche ou lointaine avec cette ville où je n’ai mis les pieds que très récemment. Être fou de foot a heureusement fini par me passer — par overdose de retransmission télévisée plus que par un soudain accès de lucidité sur la perte de temps et d’énergie que nécessite le suivi d’une équipe. Mais je ne déteste pas regarder un match de temps en temps, pour le plaisir du beau geste et la théâtralité que ce sport est parfois capable d’engendrer. Surtout si je me trouve dans une taverne abondamment garnie. De cette époque, j’aurais au moins appris à situer le Forez sur une carte.
Et à propos de situation géographique, je me demande pourquoi ces Néerlandais sont venus regarder le match ici, à Liège. La frontière est à moins de trente-cinq kilomètres. Peut-être qu’à Maastricht, les bars sont fermés ? Ou que le car qui les raccompagnait est tombé dans la Meuse ? À moins qu’ils ne pressentent le résultat de la rencontre et qu’ils ne souhaitent pas inonder de leurs larmes un pays dont les digues sont déjà surchargées de travail.
Je m’installe sur le dernier tabouret libre au comptoir et commande une bière brune. Un breuvage qui est devenu la personnification de son île natale un peu partout dans le monde. De la bonne bière tout le monde en fait. De l’excellente bière, c’est déjà plus rare. Les brasseries belges en sont les championnes toutes catégories. Mais aucune d’entre elles ne brassent cette stout qui, si elle t’abreuve tout à fait correctement, te nourrit également. Je n’ai jamais besoin de manger lorsque j’en déguste une. L’extrême torréfaction de l’orge n’explique pas tout. Il y a des restes de sangliers ou de tricératops dedans…
À l’approche du coup d’envoi, les supporters commencent à s’exciter. Les pieds ne tiennent plus en place, les mots redeviennent monosyllabiques, les regards s’impatientent et se déplacent de l’écran aux copains, des copains aux autres buveurs et des autres buveurs à l’écran, à la vitesse d’une abeille nymphomane sur une toile de Monet.
Le groupe de Néerlandais compte une vingtaine de personnes parmi lesquelles je ne distingue qu’une seule femme. Jolie, la trentaine, elle boit une bière aussi blonde que ses cheveux mi-longs en grignotant négligemment de petites bouchées poissonneuses qu’elle retire d’une sauce à la crème, fumante et odorante.
En dehors de la bière qui me tient compagnie, elle est, pour le moment, le seul point de fixation de ce bar puisque la serveuse est occupée de l’autre côté de la salle et que le match n’a pas encore commencé. Je la regarde plus ou moins discrètement en me demandant lequel de tous ses accompagnateurs est son petit ami. Questionnement imbécile qui en appelle d’autres. Pourquoi pensons-nous qu’une femme a systématiquement un compagnon parmi le groupe d’hommes avec lequel elle partage un moment ? Et pourquoi faudrait-il, le cas échéant, qu’elle n’en ait qu’un seul ? Et pourquoi « un » ?
Les formatages sociaux qu’on nous impose dès l’enfance sont plus puissants qu’on ne le croit. C’est un effort quotidien de s’en débarrasser. Et encore ne s’en débarrasse-t-on jamais complètement. Il est possible de les enfouir, de les maquiller, de les tordre et permettre ainsi à la lumière d’enjouer leurs côtés sombres. Mais il y a toujours des restes, des scories qui ressortent comme des ruines de dessous le sable, provoquant plus ou moins de surprise, d’étonnement ou de colère.
Je tente d’observer la différence d’intensité dans les conversations, les regards et les rires qu’elle échange pour y trouver les indices d’une relation plus qu’amicale mais je ne décèle rien de probant.
Les hommes qui l’entourent sont assez représentatifs de tous les groupes de supporters. Vêtus aux couleurs de leur équipe — en l’occurrence, un orange écœurant à ne plus en manger — les supporters néerlandais sont d’âges divers, de corpulences multiples et possèdent un gosier dont le débit rappelle les pointes de trafic du port de Rotterdam le jour précédant la récolte des fleurs à fromage. Celles du Gouda que Bouddha goûta et bouda et celles plus parfumées des ballotins d’Edam pour le bonheur desquels un Émile s’isola.
Enlève-leur ces frusques de supporter et dis-moi ce qui les différencie des supporters anglais, français ou zimbabwéens ? Refais l’expérience avec tous les porteurs d’uniforme et reviens me raconter ce qui justifie ces guerres, ces pugilats, ces rancœurs, cette absence constante d’intelligence et d’empathie dans le regard des bourreaux quand certains d’entre eux en sont quand même à imaginer que le football a été inventé pour patienter et s’entraîner lors des périodes de paix.
Cette équipe des Pays-Bas n’a objectivement aucune chance de battre celle d’Allemagne mais les supporters se persuadent mutuellement de la possibilité d’un miracle. Avec de larges sourires nostalgiques, ils évoquent le glorieux passé de leur football — qui fut à la fois inventif, spectaculaire et efficace — et égrènent respectueusement le nom de joueurs adulés comme s’ils invoquaient celui d’esprits protecteurs. Les plus jeunes, qui pourtant n’y assistèrent pas, se remémorent les grandes compétitions d’antan, esquissant de fragiles mais rassurants parallèles avec le match de ce soir. Comme si nous devions tous un jour renaître de nos cendres. Les mythologies sont elles aussi de puissants formatages sociaux mais à l’échelle des groupes.
Sur l’écran géant de la télévision — dont la surface suffirait à un propriétaire parisien pour y louer trois charmants studios — la publicité prend provisoirement fin, signe que le match va enfin débuter. Signe également qu’il est temps de renouveler ma consommation.
Et quoi de plus harmonieux, au sein d’une harmonie universelle, qu’une bière immensément brune servie par une fille aux cheveux plus noirs que la plus sombre des corneilles, aux pupilles rondes et lumineuses comme des billes jaillies de la tourbe, à la gestuelle élégante et précise de druidesse andalouse scarifiant l’ultime guerrier Masaï de sa main experte et gantée de dentelles anthracites ?
Pour tenter d’expliquer cette harmonie universelle, la plupart des scientifiques s’appuient désormais sur la magnifique théorie du Big Bang. De leur côté, les mystiques ont recours à une pléthore de dieux, de demi-dieux, de déesses, de dieu unique, de démons et de monstres, tout un catalogue effarant et merveilleux qui fait le bonheur des musées et des bibliothèques.
Les poètes, bien sûr, ont la réponse. Mais ces bâtards ne la donnent jamais clairement. Ils la chipotent. La dissimulent. La maquillent. L’éparpillent ! D’un mot, et sans crier « Gare de Vintimille ! », après avoir consciencieusement et préalablement massacré à coups de faucille les chevilles fragiles des fabricants de grilles, ils la distillent en cent mille escarbilles, puis, tranquilles, l’instillent sous les résilles graciles des filles aux iris de jais et de myrtille. Dociles, des quadrilles de lucioles au goût vodka-vanille lui tracent une sille de torpille et, des Alpilles aux Antilles, ce ne sont plus que brindilles qui se vrillent et grésillent comme autant de châteaux en Castille ! Gare au gorille !
C’est à l’instant précis où mon verre se pose sur le comptoir que l’arbitre siffle le début de la rencontre. Ce qui, en terme de synchronisation des priorités du moment, frôle une quasi perfection à peine entachée par ce même cri terrifiant s’échappant des gorges supportrices. Un cri qui jaillit comme un saumon à ressort remontant, hilare et possédé, un brassin torrentiel ! Une espèce de « Grrhôôhâârghhh » monumental et pétrifiant ! Un souvenir génétique de l’exhortation des origines quand le chef du clan des mirabelles ordonnait à ses compagnons de s’en aller bouter hors du prunier sacré les hordes ennemies du clan des arbousiers.
Un rapide coup d’œil vers mes voisins néerlandais m’offre le spectacle d’une quarantaine d’yeux démesurément ouverts dans lesquels on peut lire à la fois, l’espoir, le doute et la crainte. Et il ne faut pas dix minutes aux puissants joueurs allemands pour éteindre tout espoir. Il n’y aura pas de miracle ce soir et tout le match ressemblera pour les bataves à une profonde et durable humiliation. Aussi, et en dehors de deux ou trois fanatiques qui continuent de brailler leur encouragement, ce sont des yeux rougis par le chagrin qui se détournent peu à peu de l’écran. Et cependant que les bières continuent d’affluer, les conversations se font moins passionnées. Un bon octave en-dessous. Une diction plus posée. Les soupirs ont remplacé les cris. Le supporter déçu fait semblant de s’en foutre mais chacun de ses gestes, chacune de ses postures, trahit son âme endolorie.
Enfin, le match se termine sous les applaudissements vociférants des quelques Allemands présents — applaudissements augmentés de ma considération personnelle pour cette équipe d’Outre-Rhin qui propose un bien joli jeu. En même temps, leur opposer en guise de défense un ersatz de ligne Maginot — qui plus est, orange fluo ! — n’était pas spécialement une brillante idée…
Avant de partir, le groupe des malheureux supporters enfile vestes et manteaux en faisant cercle autour de leur amie qui distribue, maternelle, des paroles qui se veulent sans doute réconfortantes. Ma connaissance du néerlandais — qui se limite à zéro mot — m’empêche d’être catégorique sur ce point. Seuls les sourires, qui timidement germent sur les visages, permettent de le penser.
Ainsi de ce grand dégarni dont les épaules sont un large support au bras fin de la jolie batave : tandis qu’elle lui chuchote longuement à l’oreille, son rictus de dépit, peu à peu, se transforme…
Et soudain, le grand chauve sourit !