Une question.
Comme une preuve que je ne suis toujours pas sur le bon chemin. Que je n’ai pas encore trouvé ce fil conducteur qui serait ce fil d’Ariane me permettant d’enfin sortir de moi.
Une question.
Qu’est-ce qui différencie l’infiniment grand de l’infiniment petit ? Et cette question corollaire qui est ma seule réponse actuellement : sont-ils seulement différenciables ?
Qu’est-ce qui différencie le tout et le rien ? De même que l’œuf contient la poule qui contient l’œuf, le tout contient le rien qui contient tout. Car la question n’est pas de savoir qui fut là en premier. Rien ni personne ne fut là en premier. Rien ni personne ne sera là en dernier. Puisque le tout est dans le rien qui contient tout, il n’y a ni premier ni dernier.
Il y a. Ou il n’y a pas.
En l’occurence il y a un infiniment petit et un infiniment grand qu’il faut bien tenter de relier à l’aune de l’échelle humaine même si cette échelle est une mesure imprécise et trop foutrement réductrice pour appréhender l’infini. Une échelle dont l’espacement aléatoire des barreaux disjoints empêche toute velléité de pérennisation d’une logique délicieuse.
L’échelle humaine — escabeau pour certains, ascenseur pour d’autres — ne sert finalement qu’à observer le chaos qui s’empare — le temps de leurs chutes ombrageuses — de logiques par nature obsolètes.
Observer le chaos, c’est apprivoiser l’angoisse du néant, ce grand vide sans sens ni essence et qui pourtant flamboie dans toutes les directions.
C’est habiller de rutilances les ternes éternités des absences répétées.
C’est se garder d’approcher les ombres du dehors.
C’est tisser le fil d’une vie de chair molle, résistante aux mille crocs du hasard, lequel aime aiguiser ses petites dents pointues sur la pierre abrasive du glacis de nos cœurs.
Une question.
Qu’est-ce qui sépare l’infiniment grand de l’infiniment petit si ce n’est ce chaos — exigu et incommensurable — qui sépare deux notes de musique ?
La musique est-elle responsable de la vie, de l’univers et du reste ?
Car la musique n’est pas que ce vacarme étalonné qui fait danser les lobes et frémir les mollets.
La musique, c’est le vrai nom du mouvement. C’est la dynamique de toute chose.
Ce n’est pas la note qui fait la musique et il n’est pas impensable d’imaginer que la musique s’arrête quand retentit la note. Surtout quand celle-ci est absolument juste. La justesse, en musique, est une faille. Une déchirure sans écho ni tessiture. Un horizon sans chaos, sans faiblesse donc sans vie.
La musique est le chaos hors la justesse des notes.
La musique est un déplacement. C’est le voyage qu’il faut entreprendre pour passer d’une justesse à l’autre en les évitant toutes.
La musique est un jeu dangereux, un sport extrême qui vise à venir au plus près d’un équilibre harmonique tout en se gardant bien de l’atteindre jamais. Car un équilibre harmonique est d’abord un équilibre. Et l’équilibre, c’est la fin du mouvement. La musique, à l’instar de la poésie, n’a ni début, ni fin.
Le chaos qu’engendre la musique est un lieu de tous les probables. De tous les possibles. Et de tous leurs contraires. « Sans musique, la vie est une erreur », disait à peu près ce bon Friedrich. Une autre façon de dire que sans musique, il n’y a rien, pas même la mort puisque la mort n’est qu’un soupir.
À première vue — à première ouïe — il n’est pas simple d’expliquer la musique comme autre chose que du son. La faute en incombe en partie à ces copieux ouvrages qui dissèquent à l’extrême les complexes mathématiques qui semblent régir le spectre des audibles. Mais une planche anatomique — aussi détaillée soit-elle — ne rendra jamais compte des influx étincelants qui ont nourri les chairs qui y sont exposées.
Je ne suis pas musicien dans le sens où je ne joue d’aucun instrument. Par contre, j’entends de la musique. Tout le temps. Partout. Y compris lorsque j’en écoute !
J’en entends quand je dors, j’en entends dans le silence intérieur de mes méditations. J’en entends quand je marche au hasard dans Paris. J’en entends par-delà celles que jouent les radios. Je baigne continuellement dans un magma indéchiffrable de chocs et d’ondulances, comme englouti dans un liquide étanche, hors de portée des roches incandescentes qui viennent s’y fracasser.
J’en entends comme une évidence.
J’emploie le verbe entendre à défaut d’en avoir un de plus approprié. Mes oreilles et mes tympans ne jouant là aucun rôle sinon celui de filtre entre le bruit au dehors et la paix en dedans.
Une question.
Qu’est-ce qui différencie le génie de la folie si ce n’est la folie d’Eugénie et son génie du faux lit ? Sont-ils seulement différenciables ? Sont-elles à ce point jumelées ? Car même sans être directement happé, soit par l’une, soit par l’autre, il est très difficile de s’exclure de leurs périmètres qui sont comme deux cordes élastiques tendues entre deux roseaux souples et sur lesquelles nous marchons à tâtons — parfois à reculons — mus par des hasards funambules.
Dans ma jeunesse, j’écrivais beaucoup et jetai tout autant, espérant ainsi me débarrasser d’un lourd et encombrant fatras de cauchemars récurrents. En ce temps-là — le temps du papier quadrillé et du stylo à bille — je pensais que le génie que je poursuivais me permettrait d’échapper à la folie qui me courait après. Je m’aperçus rapidement que je pouvais toujours courir : le génie ne s’attrape pas comme la vérole ! Il t’accompagne dès le départ ou il te nargue à jamais. Je compris également — dans un trop bref moment de lucidité froide — que je n’en finirais jamais de courir car la folie, elle, saurait parfaitement bien me rattraper !
Et plutôt qu’avec l’écriture — qui n’est pas un choix et dont je ne suis jamais satisfait — j’aurais préféré partager mon chaos avec une foule dansante et transpirante qui aurait tenté, à son tour, d’évacuer le sien au travers des sonorités sourdes et graveleuses de mes prestissimo più mosso.
Me tenir à l’écart dans un tourbillon de notes bleues.
Une question.
L’infiniment grand du génie est-il la stricte somme de folies infiniment plus petites ?
Le mouvement est porteur d’un savoir absolu, diaphane et solennel qui s’amplifie sans cesse jusqu’à devenir inaccessible. Ce savoir, aujourd’hui, aucun génie n’est capable d’en assurer la mémoire intégrale et il faut de nombreux fous pour se le partager. Des fous qui n’hésiteront pas à s’extirper du sol. Ce sol qui pourtant renferme, dans l’étau rougeoyant de ses chairs minérales, l’exacte totalité de l’infini et de ses folies périphériques.
Mais peut-être n’y a-t-il ni génie ni folie ? Rien d’autre qu’une tornade qui vient sans origine et repart sans but. Peut-être, à l’inverse, n’existe-t-il que le génie et la folie, que l’infiniment grand et l’infiniment petit sans rien entre les deux qu’un peu de viande vivace qui s’agite le temps d’un tourbillon ?
Génie, folie et poésie nous mènent en bateau.
Ivres, elles s’attardent sous le Pont Mirabeau.
Que l’une d’eux tombe à l’eau et les autres se noient.