La poésie ne se lit pas comme un roman.
D’ailleurs, la poésie ne se lit pas : elle s’écoute.
De l’intérieur.

Elle sourd de toi comme un fluide inconnu. Non pas comme une source qui jaillirait du flanc de la montagne. Plutôt comme un venin qui s’écoule d’une morsure insensible. Comme une étincelle qui attend sous un brûlis de paille. Comme une éclosion ténue. Une rougeur à laquelle tu ne prêtes aucune attention et qui s’étend, qui s’étale, qui s’épaissit et puis qui te revêt comme une seconde peau. Une peau de chagrin.

Pose tes yeux sur les mots.
Laisse-les se raconter.
Ou se taire.

Les mots sont émotifs.
Ils se tiennent chaud, bien rangés sur la page.
Ils se tiennent immobiles et cachent leur vrai visage.

Or.

Au-delà de cette apparence d’insectes sociaux disciplinés se cache le désordre du monde.

Alors, ne les brusque pas.
Mais joins-toi à leur métamorphose et va voir si la rose…
Surtout prends garde qu’ils n’attestent — de piqûres en morsures — d’Épicure la mort sûre !

Tu dis : « Je n’entends rien ! » et ce silence te désole.
Ce silence t’embarrasse. Il te désespère.
Sache que son mutisme est la place qu’elle te laisse.

Un jour — un jeudi — elle te demandera d’approcher.
Ce ne sera pas une question.

Alors : fier !
Cependant : confus…

Escorté de l’albatros et de l’hippocampe noir, tu chevaucheras — gaillarde, gaillard, ivre de sémantique — le grand océan impassible.
Tu te diras : « Je m’y dépense donc j’en suis ! »

Mais ce sera pour mieux te noyer, mon enfant !

Ho… tu la croyais fragile, infantile, docile et rassurante ?
Tu la découvres froide, impulsive, schizophrène et parfois agressive, ne t’offrant rien de plus que l’ombre évanescente des démons qui te hante !

Elle a rompu tes amarres et t’empêchera désormais par tous temps d’affourcher à ton gré.
Elle est ta compagne ad vitam et elle te rendra sombre, taciturne et surtout solitaire.

Jalouse, elle n’autorisera plus que tes mots ne soient pas tous issus des siens. Car sous son masque de beauté lunaire, inlassablement elle aiguise un arsenal de griffes complaisamment dissécatrices qu’elle promènera, lascive, au cœur de tes récits. Sensuelle, nocive mais apaisante. Plus brûlante qu’une fièvre. Plus tenace qu’une héroïne.

Tes récits ! Les voilà hors de pureté, hors de toute innocence.
Et pas de marche arrière.

Tes phrases sont sous caution. Libérées sans parole. Précisément découpées selon des pointillés de suture.

La poésie n’a pas de linéarité.
La poésie n’a pas d’ombre.
Elle n’a ni début, ni fin.
Elle n’a aucun suspense.

C’est un long chemin vers le vide.

C’est un étal de marché qui ne propose rien d’autre que l’intégralité des sens de la vie et sur lequel tu viendras exfiltrer dès l’aurore de quoi exciter ton éros, de quoi expliquer tes erreurs, de quoi exsuder ton errance. Et pallier tes besoins de sel, de sucre et de liberté.

Ce long chemin vers le vide
  1. Un long chemin vers le vide
  2. Murmures
  3. La mer est l’infini
  4. Une question
  5. Quand le vent souffle fort
  6. Tous lisses, tous blancs, tous pareils
  7. D’acanthes ensoleillées
  8. Des bouts de ciel
  9. Danse le feu du matin
  10. Un battement de paupière
  11. À nuage blanc
  12. abecederci !
  13. Dans le port de l’Arsenal
  14. Les cinq sens
  15. Qu’elle est belle la Seine
  16. Bientôt
  17. Danser aux quatre vents
  18. Ta main sur ma joue
  19. Près des abords des marges
  20. Des mots
  21. Ce n’est pas tout à fait un paradis