Les bateaux se fissuraient d’acanthes ensoleillées et néanmoins funèbres. Les digues n’étaient plus que des paupières mi-closes et submergées de larmes. Tout ce qui auparavant s’égayait dans le sel, se voyait aujourd’hui ballotté par le vent. Car à mesure que se vidait l’abysse, à mesure se remplissait la ville.

L’eau m’arrivait maintenant au-dessus des chevilles. Je la sentais monter comme une fièvre douce. Elle laissait sur ma jambe de troubles pointes d’eau comme autant de balises géolocalisées que les vagues suivantes n’avaient plus qu’à happer avant de laisser au-dessus leur propre pointe d’eau pour les vagues à venir.

Agrippé à la rambarde d’un garde-fou qui ne gardait personne, j’assistais serein à cette fin du monde que j’avais — dans mes rares moments d’euphorie animale — décrété moins humide. D’ailleurs jalouse, la pluie ne tombait plus du ciel mais ruisselait directement depuis les hauts plateaux tel un chien qui demande pardon : en rampant sur le dos, la queue entre les jambes.

Observateur ainsi privilégié, j’attendais qu’une lame affûtée et joueuse m’élève comme une paille et me force à voyager une fois encore auprès de mes contemporains que je voyais disparaître les uns après les autres dans des tourbillons de pneus incandescents, de bétons désarmés et de métaux rougis.

Juste au-dessus de ce théâtre sombre, les grands oiseaux luminescents bourrés d’ogives et oints de vanité explosaient avant même d’avoir pu s’approcher de la rive et leurs entrailles irradiantes libéraient sur la ville un fol artifice orangé strié de brèves mais puissantes violassures électriques.

Mais était-ce encore la ville ces ruines vaporeuses ? Était-ce encore la ville ces corps sans membre, ces arbres sans racine et ces rues sans pavé ?

Dans mille ans, dans dix mille ans — mais qui sera assez fou pour réapprendre à compter ? — dans ces temps où « bientôt » et « jamais » seront des synonymes ; dans ces temps où le temps et l’espace ne s’accoupleront plus ; dans mille ans, dans dix mille ans, dans dix minutes peut-être, j’aurai fini d’écrire.

Je poserai alors mon cerveau devenu inutile sur un grossier monticule de sable comme en font les enfants et je parierai sur le temps que mettra l’océan pour venir le reprendre, ultime créancier récupérant son dû. Puis qu’enfin il se promette — aux pieds fatigués des falaises consumées — de ne plus être cette paillasse négligée sur laquelle des bataillons spongiformes de laborantins impassibles blanchissent de l’ADN pour le compte en banqueroute des trafiquants d’infâmes et des marchands de chromosomes.

Un jour, la fin du monde prendra fin.

L’eau, mêlée de sables toxiques et de carcasses aux os poreux, se retirera dans les confins du globe. Le temps de se ressourcer. De s’éclaircir. Puis de rejaillir, lyrique et somptueuse, par les mille anfractuosités que la roche lui aura préparées.

Mais qu’importe ce jour puisque le fil est désormais rompu. Puisque le tout premier rire du tout dernier marmot ne pourra plus jaillir, somptueux et lyrique, de sa gorge tranchée.

Ce long chemin vers le vide
  1. Un long chemin vers le vide
  2. Murmures
  3. La mer est l’infini
  4. Une question
  5. Quand le vent souffle fort
  6. Tous lisses, tous blancs, tous pareils
  7. D’acanthes ensoleillées
  8. Des bouts de ciel
  9. Danse le feu du matin
  10. Un battement de paupière
  11. À nuage blanc
  12. abecederci !
  13. Dans le port de l’Arsenal
  14. Les cinq sens
  15. Qu’elle est belle la Seine
  16. Bientôt
  17. Danser aux quatre vents
  18. Ta main sur ma joue
  19. Près des abords des marges
  20. Des mots
  21. Ce n’est pas tout à fait un paradis