Baye-baye, Nathalie…

Les gens sont, paraît-il, plus grands morts que vivants. Peu importe qui décède, le cadavre se pare soudain de mille qualités. Même ses plus évidents défauts sont travestis en erreurs de jeunesse ou diluées dans l’évocation d’une quelconque exaltation, au moins le temps que le corps se refroidisse et que le crématorium se réchauffe.

Mais quand une personne meure en étant déjà grande de son vivant, que peut-on en dire en dehors des platitudes de convenance ? Surtout si on ne la connaît que par le prisme de son personnage public.

Le cas de Nathalie Baye est en cela exemplaire. Actrice reconnue et appréciée, elle a promené son merveilleux sourire et son regard intelligent dans une filmographie fournie et surtout éclectique. Sa vie privée s’est parfois étalée en une des magazines mais même dans ces circonstances elle donnait l’impression de simplement donner de ses nouvelles. Le star-system n’était pas son idéal de vie bien qu’elle l’a fréquenté. Les déclarations tapageuses sur tout et n’importe quoi ne sortaient pas de sa bouche. Elle incarnait une représentation idéalisée mais elle semblait cultiver une acuité sociale sincère et proactive.

À la lointaine époque où je fréquentais les salles obscures — c’est-à-dire au siècle dernier — c’était souvent parce que son nom était sur l’affiche. Mon goût pour le cinéma étant assez peu développé, je n’ai que des souvenirs épars de ses films. Mais je conserve — plus que des images animées — des instantanés de ses expressions silencieuses, qu’elles furent souriantes, inquiètes, colériques, amusées, attendries… Et bien d’autres encore car son registre embrassait un large spectre émotionnel. Le regard de cette actrice m’a toujours fasciné. Sans raison apparente. Je mettais ça sur le compte d’un romantisme exacerbé qui n’aimait que l’inaccessible. Et puis un jour, l’évidence m’est apparue. Je m’en suis même un peu voulu de ne pas avoir fait le rapprochement de façon plus immédiate.

Bon, je ne vais pas te faire languir, ça n’en vaut pas la peine. D’autant que j’ai déjà en partie évoqué cette histoire dans ce texte-ci. L’histoire en question a bien sûr été fortement redécorée parce que je n’aime pas raconter ma vie de façon purement factuelle. Aucun intérêt. Et puis, ma mémoire n’enregistre pas grand chose du passé.

Mais cette fille au sourire lumineux comme une aurore estivale fréquentait le même lycée que moi. Elle y était certainement plus assidue… Peut-être même qu’elle habitait près de chez moi puisque je la voyais parfois sur le chemin. Mais sur le trottoir d’en face, évidemment. Antisocial n’était pas que la grande chanson du groupe Trust, c’était pour moi une forme d’assurance-vie. D’ailleurs, plutôt qu’antisocial, je devrais écrire antisociable. Du coup, je n’ai jamais su son prénom,. Je ne lui ai jamais adressé la parole. Je l’ai laissé s’envoler et l’ai définitivement rangée dans la boîte à souvenirs. Celle qui ne ferme pas et qui explique pourquoi certains ont encore la présence d’un brasier.

Tu as compris que Nathalie Baye avait peu ou prou le même sourire et le même regard que cette fille. D’où mon attachement pour cette actrice. Attachement sans excès, cela dit, car elle était actrice et non chanteuse. Et le cinéma ne me parle pas beaucoup. Ou pas longtemps.

Parfois, j’essaie d’imaginer quel tour aurait pris ma vie si j’avais pu traverser la rue pour aller la saluer. Peut-être m’aurait-elle récompensé de son sourire et plus si affinités ? Je me rassure en l’imaginant libre et heureuse, à peine encombrée d’éphémères pensées nostalgiques pour cet abruti silencieux qui n’ouvrait la bouche que pour engueuler les profs.

Si j’étais cinéaste, j’aurais pu tirer de cette histoire un semblant de scénario original. Mais à quoi bon puisqu’il n’y a plus cette actrice qui aurait su en extraire l’indicible nostalgie et la transformer instantanément en aquarelle souriante, amusée, attendrie…

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