Allons vieillards de la patri-i-e
Il s’appelle Fabien Mandon. Il est chef d’état-major des armées françaises, soit le grade le plus haut possible dans la hiérarchie militaire et il demande au pays d’envisager avec gravité — mais sans enthousiasme excessif — d’accepter de perdre ses enfants sur le futur front de la guerre avec la Russie.
En dehors des réactions faussement outrées de certains partis politiques pourtant peu avares de rhétorique guerrière sur beaucoup de sujets, cette déclaration pose un certain nombre de questions qui vont de la discipline militaire à la raison d’être d’une société. Cette déclaration mérite aussi, comme toute déclaration politique, d’être tournée en dérision et c’est ce que je vais faire parce que, d’une part, il faut bien continuer de sourire de tout, et, d’autre part, il faut absolument continuer de sourire de tout.
Primo.
J’aimerai faire remarquer que les agressions entre « grandes puissances » n’obéissent plus aux méthodes guerrières de jadis. Car, même diminuées, la Russie et la France continuent d’être vues et de se prendre pour des « grandes puissances » mais c’est un autre débat. Une confrontation France-Russie n’aurait rien d’un combat des chefs au Sud Soudan. Les guerres modernes ont évolué et se font désormais suivant des entourloupes économiques et financières (boycott pur et simple, espionnage industriel, gel des avoirs bancaires, manipulation des cours, pénurie organisée, etc) mais aussi — voire surtout et concomitamment — via des recours de plus en plus fréquents et sophistiqués à une cyberguerre dans laquelle les experts en sécurité informatique sont à la fois des gendarmes et des voleurs. Il n’est donc pas forcément nécessaire d’envisager aussi benoîtement l’envoi d’un troupeau d’humanoïdes qui passeraient ainsi directement du statut de citoyens à celui de bipèdes fraîchement intégrés au rayon soldes des marchands de chair à canons.
Ensuite.
S’il advenait qu’il faille malheureusement en arriver à du corps à corps non amoureux d’êtres humains peu ou pas consentants, pourquoi y envoyer spécifiquement ces jeunes hommes et ces jeunes femmes qui sont les « enfants de la France », son seul trésor, son véritable avenir ? Car je n’ose pas imaginer que l’expression « perdre ses enfants » visait spécifiquement à se débarrasser des bambins encore scolarisés. Les jeunes (18-45 ans, en gros) sont le seul espoir d’un monde sans guerre et, à ce titre, seront plus utiles en restant sagement à la maison jusqu’à la signature d’un armistice certes fragile mais réellement bienvenu.
Du coup.
Seule solution restante : les vieux. D’autant qu’ils sont de plus en plus nombreux et que certains s’emmerdent férocement. Et puis on les entend suffisamment répéter « qu’une bonne guerre nani nanère » pour ne pas leur donner l’occasion de le prouver.
Envoyer les vieux au front plutôt que les jeunes aura aussi comme effets collatéraux bénéfiques de régler en partie le problème des retraites, de libérer des logements et d’accélérer la file d’attente aux caisses des supermarchés.
Bien évidemment, les vieux seuls ne suffiront pas d’autant que certains grabataires refuseront ostensiblement de marcher au pas. Pour leur défense, les déambulateurs et les porte-perfusions ne sont pas vraiment faits pour ça. Il conviendra donc d’adjoindre à cette gaillarde troupe à la chevelure blanche ou absente, et ce sans discrimination d’âge, l’intégralité des politiciens et des chefs d’état major accompagnés des agresseurs d’enfants lourdement condamnés, des masculinistes virilistes, des incels pleurnichards, des extrémistes de tous bords, des fondamentalistes de toute obédience, tout un aréopage éclectique et incohérent — mais surtout inutile — saupoudré de quelques animateurs de CNews et d’influenceuses TikTok pour mettre un peu de couleurs à ce cortège bravache en-tête duquel on trouvera, menton haut et muscles saillants, notre vaillant président.
Après tout, c’est ce type d’armée de fortune qui aurait, selon la légende, mis en fuite les troupes autrichiennes à la bataille de Valmy en 1792, bataille fondatrice de notre esprit à la fois frondeur et républicain. Ce serait donc à la fois un hommage et un retour aux sources. De quoi réjouir tous les nationalistes qui feront partie du voyage !
Bien sûr, la boucherie qui en découlerait serait assez peu écologique car même les animaux sauvages les plus affamés ne se risqueraient pas à consommer viandasse aussi peu raffinée et la pollution des sols atteindraient alors des niveaux jusqu’ici insoupçonnables.
Heureusement, j’ai un plan infaillible. Car, malheureusement, mon âge me ferait quérir de bon matin pour embarquer sans confort dans un convoi en partance de la Gare de l’Est pour une destination non encore connue de l’état-major et ne figurant donc pas sur les grands panneaux d’affichage aussi bleu que la ligne d’horizon. Question existentielle au passage : pourquoi les panneaux de départs sont-ils bleus alors que ceux des arrivées sont verts. Je comprends bien qu’il faille les différencier mais pourquoi ces couleurs spécifiques ? Je tenterai de résoudre cette énigme pendant le voyage…
Le plan.
Il est évident que le maniement des armes modernes pour un régiment de grabataires gras du bide va s’avérer aussi complexe et plus intimidant qu’une tentative pour réserver un billet de train en ligne. Nous courons donc le risque d’être rapidement exterminés avant même d’avoir tiré une seule balle. Aussi, nous allons sélectionner les rares personnes encore agiles — certains vieux font du sport, il sera temps que ça serve à quelque chose — et leur donner comme mission de dérober l’ensemble des stocks de vodka de l’armée russe. Ce forfait spectaculaire, outre qu’il leur vaudra le respect éternel de la Nation, devrait suffire à voir l’ennemi déposer les armes et sortir un drapeau blanc mouillé de larmes non feintes et sur lequel sera inscrit en lettres de sang : « Эй! Не шутите! Давайте поделимся и помиримся! »
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