Quand le sens crie
(Pour Catherine Emery, poétesse Genevoise, 1950-2025)
L’angoisse de mourir au moment où je vis pleinement, l’angoisse de vivre au moment où j’agonise.
Catherine Emery, « Cris », 2005
Je les ai entendus de loin, bien avant de les apercevoir. Preuve que leur sono était, d’une part, de bonne qualité, et, d’autre part, idéalement placée pour propulser ses décibels de façades en façades jusqu’à éveiller et mon oreille délicate et ma curiosité. J’ai souri en repensant au texte précédent. De fait, si la musique en question était issue d’un sound system numérique aux mains d’un DJ paresseux, j’aurais marmonné, ronchonné, maugréé, râlé, vitupéré et me serais peut-être même laissé tenter par quelques jurons de mon cru. Mais je n’aurais pas bifurqué sur ma gauche pour aller entendre de plus près ce que jouaient ces musiciens.
Un groupe — je l’apprendrai plus tard — formé pour l’occasion et invité par un tenancier de bar à se produire devant sa terrasse. Un groupe de blues-rock à l’ancienne, reprenant avec brio des morceaux de Jimi Hendrix sans tomber dans les pièges habituels de l’imitation approximative ou de l’hommage par trop révérencieux. Un vrai bon moment de musique, donc. Mais peut-être que ledit tenancier aura confondu 14 juillet et Fête de la Musique ? C’est à peu près ce que lui feront comprendre les policiers municipaux venus interrompre le concert, sans doute alertés par des voisins ronchonnant, maugréant, râlant, vitupérant et marmonnant quelques jurons d’autrefois.
En rentrant chez moi, je me suis demandé ce que j’aurais éprouvé si un concert impromptu sous mes fenêtres venait à être interrompu de la sorte. Surtout si le concert en question était fait d’une musique peu compatible avec mes habitudes de vieux con élevé au hard-rock et au blues.
Or.
Dans cette histoire, ce n’est évidemment pas le type de musique qui importe mais la capacité que l’on a à être tolérant et magnanime vis-à-vis de ce qui nous dérange individuellement mais qui semble convenir au collectif dont on fait partie à ce moment-là.
Et ce début de réflexion sur l’opposition entre satisfaction collective et dérangement individuel dans le domaine de l’art au sens large, m’a amené à un parallèle entre écriture et notoriété. Et de trouver dommage, voire absurde, qu’une poétesse puisse nous quitter aussi abruptement sans que cela n’émeuve quiconque au-delà de son cercle familial. Cela n’a pas fait la une des journaux. Aucun libraire n’a garni sa vitrine de crêpe noir en signe de recueillement. Elle vivait depuis longtemps à Genève et n’était pas publiée par un éditeur de renom. Tu ne la connais certainement pas. Je te rassure, moi non plus. Mais j’ai eu l’occasion de lire un de ses recueils (merci Cécile !) et il m’a profondément marqué.
Donc, avant de continuer ce texte inutile, va lire ceci pendant que c’est encore en ligne :
>>> Cris <<<
Ce qui m’a d’emblée frappé dans cette écriture, ce qui m’a fait me sentir comme un irrémédiable baltringue, est la puissance dégagée par ses mots. Des mots crus. Des mots durs. Des mots pour montrer, pour exhiber, pour dénoncer. Des mots pour raconter la douleur, pour nommer la violence, pour exorciser le silence. Sans détour. Sans artifice. Parfois sans même une relecture. Des mots qui, d’ordinaire, sont cachés, effacés, prononcés à voix basse dans le bureau d’un juge ou le cabinet d’un médecin. Des mots prêts à jaillir sur l’épaule noyée de chagrin d’un être compatissant.
Cette écriture est l’exact inverse de ce que je m’efforce de faire. C’est une écriture qui exhibe fièrement ses cicatrices et ses parts d’ombre. Tout ce que, de mon côté, j’ai décidé d’enfouir dans les circonvolutions alambiquées d’un style parfois surchargé. C’est une écriture qui se débat comme un dernier geste avant la noyade.
La poésie, ça sent des pieds !
chantait Léo Ferré. La poésie a aussi du sang sur les mains. Sur les murs. Du sang qui sèche moins vite que l’encre sur le papier.
Caherine Emery sait que la poésie est un art brut, parfois brutal. À l’image de la vie, finalement. L’art lui-même sait nous rappeler qu’il est une explosion. Une tension qui se libère. Certes, cette explosion peut être canalisée, guidée, orientée, détournée, ralentie. Mais elle doit se réaliser. Et la poésie, qui est de tous temps le plus frustre des arts, n’a pas toujours sous la main des outils de précision. Les aurait-elle qu’elle n’aurait pas forcément le temps d’accéder à son atelier. Serait-elle déjà dans cet atelier, courbée sur l’établi, qu’elle n’aurait pas forcément de raison — ou suffisamment de folie — pour maîtriser le flux de l’explosion afin d’en enjoliver les impacts et d’en lisser les cicatrices résultantes.
Car l’art n’est pas que dans l’orfèvrerie. Il est d’abord dans l’extraction.
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