Breveté SGDG

En cette période d’examens de fin de scolarité, il est courant de se demander si nous serions capables, si tant est que nous le fûmes jamais, de repasser avec succès ces épreuves imaginées par on ne sait quels pervers infantophages.

Pour ma part, nul doute que j’échouerai lamentablement à répondre à la plupart des interrogatoires interrogations proposées, excepté, peut-être, à la dict xtrait d’un txt d Gorgs Prc.

Par exemple, voici ce que l’Éducation Nationale estime pouvoir demander à des gamins de 14/15 ans pour le Brevet des Collèges 2013.

Mathématiques. Parmi les questions de géométrie et d’arithmétique que tu retrouveras sur le Web, si tu es curieux, il y a cette perle :

Exercice 3, question 2 : On tire au sort une personne dans l’entreprise. Quelle probabilité que ce soit une femme ?

Euh… j’aimerais qu’on s’accorde sur la définition de tirer une personne…

Histoire. Accroche-toi.

En précisant le contexte international de l’époque, racontez (au choix) la guerre de Corée ou la crise de Cuba. Vous rédigerez un développement construit.

Comment dire… Les meilleures copies (et qui les jugera comme telles ?) seront-elles transmises au ministère de la Défense afin que nos généraux ait enfin une once d’intelligence géopolitique ? Évoquer la guerre froide alors qu’on est engagé au Nord-Mali…

Rédaction.

Le monde d’aujourd’hui laisse-t-il encore la place, selon vous, à un ailleurs qui fasse rêver ?

Ha, ben voilà ! Je vais prendre ça. Non, sur place, merci.

Il y a deux façons de rêver.

La première, la plus évidente, que même les animaux connaissent, a lieu pendant les phases de sommeil profond et permet au cerveau de faire du ménage dans la masse d’informations récoltées pendant les phases de veille. Cette phase de sommeil n’est pas « un ailleurs » bien que les images renvoyées par les rêves sont souvent peu enclines à respecter les codes de la réalité. L’esprit vagabonde mais le corps ne bouge pas. Nous sommes toujours « là ».

La seconde façon de rêver revet plusieurs formes que l’on peut d’ailleurs nommer différemment : rêvasser, envisager, entrevoir, gamberger, imaginer…

De toutes ces formes, seule la dernière, « imaginer », permet d’être associée à « un ailleurs ». Rêvasser, gamberger, envisager, etc, sont des rêveries de courtes durées qui se positionnent entre deux actions immédiates. Soit pour en modifier le cours (gamberger sur une meilleure façon de faire, envisager de le faire faire par quelqu’un d’autre), soit pour en atténuer le fardeau en s’accordant une pause (rêvasser repose autant le corps que l’esprit).

Imaginer, c’est s’évader, c’est changer de lieu. C’est être ailleurs. Contrairement au rêve nocturne — la plupart des gens dorment la nuit — qui peut parfois tourner au cauchemar, le rêve issu de l’imagination est toujours positif. Seule la réalité, qu’il est censé estomper, sera parfois cauchemardesque.

Cet ailleurs imaginé ne sera pas obligatoirement une destination concrète comme, par exemple, une plage caribéenne, une salle de concert où se produirait Dub Inc (ce texte est écrit sous l’influence sonore du Live au Zénith de Saint-Étienne que tu peux écouter en boucle) ou encore un bistrot. Ce pourra être un endroit non géographique dont le seul attrait sera l’augmentation effective de bien-être qui découlera d’une présence dans ce lieu (un conte de fée, des bras, une démocratie, etc).

Cet ailleurs que nous imaginons, soit comme un but, soit comme une fantaisie, voire comme un fantasme, dépend-il si étroitement de nos conditions de vie ici et maintenant (le monde d’aujourd’hui) pour que l’on puisse se poser la question d’un glissement mécanique entre l’un et l’autre (laisser la place) ?

(J’ai comme l’impression que mon introduction est un peu longue… Oui, ce n’est que l’introduction, pourquoi ?)

Répondre oui serait considérer que plus nos conditions de vie sont mauvaises et plus notre imagination nous transporte ailleurs, nous accordant comme une compensation virtuelle ce que la réalité nous refuse. Répondre non serait considérer que l’imagination, puisqu’elle ne dépend pas d’une réalité globale partagée par beaucoup de monde, est liée seulement à notre personnalité.

La bonne réponse, comme d’habitude, est un subtil mélange des deux, mélange d’ailleurs agrémenté de notions supplémentaires telles que variables et coefficients. Une même personne ne rêvera pas du même ailleurs selon que ses conditions de vie actuelles sont bonnes ou mauvaises, critères d’ailleurs subjectifs. De plus, dans l’une ou l’autre de ces conditions, cet ailleurs sera fortement transformé par l’humeur de cette personne au moment précis d’imaginer, par le temps qu’il fait, par les personnes et les choses qui l’entourent, etc, autant de données différentes (variables) qui exerceront une influence plus ou moins grande (coefficients) sur son imagination.

Sachant que dans un groupe de plusieurs personnes, on peut admettre (et le démontrer de façon empirique en questionnant son entourage) que chacune d’entre elles accorde une importance différente aux données variables — l’une se moquera de la pluie quand une autre déprimera, etc — et ne sera pas également impactée par leurs coefficients, on peut — tout en imaginant un ailleurs dans lequel les réponses seraient moins alambiquées et laisseraient plus de place à la dégustation des produits dudit alambic plutôt qu’à sa contemplation — en déduire que le monde actuel n’a pas à laisser ou à ne pas laisser de place à un ailleurs qui fasse rêver, puisque cet ailleurs, s’il est malgré tout fortement dépendant des conditions du monde actuel, ne lui est pas directement affilié : seul un être vivant peut imaginer un environnement différent, un ailleurs qui le fasse rêver. Un ailleurs, d’ailleurs inatteignable et obsessionnel, qui est le Graal psychologique permettant de supporter n’importe lesquelles des conditions de vie du monde actuel qui peuvent alors nous apparaître comme autant de moulins indestructibles, pauvres Don Quichotte d’os et de chairs que nous sommes.

L’inverse n’est pas possible : un environnement, géographique ou non, ne rêve pas d’êtres qui le peupleraient — sauf, peut-être, un environnement imaginé dans lequel des femmes seraient tirées au sort dans un immeuble de Séoul ou de La Havane… Un ailleurs, fut-il de rêve, ne peut s’imposer à un être vivant qu’à la condition d’être une partie du monde actuel (lieu d’une résidence voulue ou forcée, destination d’un voyage, prochain bistrot), partie qui, d’ailleurs, influencera les rêves d’ailleurs de cet être vivant.

Le monde d’aujourd’hui (les conditions de vie actuelle) se caractérise par une vitesse accrue dans tous les domaines. L’information, de plus en plus dense et variée se diffuse désormais en temps réel ; la technologie se miniaturise et se virtualise trop vite pour qu’un cerveau moyen ait le temps d’en apprendre correctement le fonctionnement de base ; les trajets entre les grandes villes du monde, et bientôt entre les grandes planètes du système solaire, se raccourcissent au point qu’il n’est même plus besoin d’emmener de quoi lire pour s’évader le temps d’un voyage ; les périodes de stress à court terme (travail, transport, relations personnelles) succèdent aux périodes d’angoisse à long terme (peur des guerres, incertitude sur l’avenir des générations futures) laissant de moins en moins de place aux périodes de repos (sommeil, vacances, siestes).

Pour autant, la recherche d’un ailleurs, éphémère ou durable, n’a peut-être jamais été plus présente dans les préoccupations de tout un chacun : quand la réalité devient imperceptible et aussi fuyante qu’une anguille dans une eau savonneuse, l’imagination (re)prend le pouvoir et (re)devient le centre de gravité autour duquel (re)tournent nos vies. Musique, lecture, cinéma, sport, cuisine, décoration, mode, sexe, vie associative, militantisme, activisme, tout en ayant leur part de réalité, ne sont que des moyens imaginés pour échapper à la réalité. En ce sens, on pourrait penser que le monde d’aujourd’hui laisse, par réaction, de plus en plus de place à un ailleurs qui fasse rêver.

(Bon, il doit être temps de conclure, je suis assez largement hors sujet et le concert touche à sa fin…)

Aussi, la vraie question ne serait-elle pas de se demander si l’imagination a encore de la place pour le monde d’aujourd’hui ?

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