L’ immobile et le catimini

(première chronique du presque-monde)

Au loin, les fourneaux de la ville rejettent leurs dernières fumées grises alourdies de sulfures. Le soleil déclinant en tire des palettes orangées que le soir en sa clémence cerne d’une nuit claire. La route qui mène ici n’est plus qu’un lourd chemin de terre et de cailloux pointus. Des herbes folles s’y donnent rendez-vous. Des insectes fouisseurs y prennent leur résidence. Le grand portail forgé d’entrelacs délicats rouille sous des ronces à l’imbrication rude, sauvage et spontanée, explosant de mûres et de larves polychromes. Au grand bonheur des oiseaux qui y font leur marché.

Pas besoin de forcer la porte pour entrer puisqu’il n’y a plus de porte. La végétation a commencé à prendre ses aises. Diverses espèces se répartissent les pièces du rez-de-chaussée. Les fougères et les mousses ont choisi le salon dont la luminosité a toujours été basse. La cheminée est explosée, terrassée par les racines du grand chêne de l’autre côté du mur. Peut-être se venge-t-il ainsi des lourdes fumées moirâtres qui le privèrent d’oiseaux ? La cuisine est le royaume des graminées. Un arbuste — peut-être un noyer ? — se fait discret derrière la grande horloge comtoise dont ne subsiste que le contre-poids du balancier. Le lierre se fait plaisir et colonise en le consolidant le vétuste escalier dont les contre-marches, gonflées et ajourées, expriment la souffrance et l’oubli. Autrefois, j’évitais les marches 3 et 7 à cause de leurs craquements intempestifs. Aujourd’hui, ces craquements passent inaperçus tant c’est tout l’ouvrage qui se plaint sans que je puisse estimer la part de mon surpoids de l’étreinte continue du grimpant.

Dans la chambre, rien n’a vraiment changé. L’étroite fenêtre ne laisse toujours entrer qu’une faible lueur cependant suffisante pour se déplacer sans encombre. D’autant que la lumière extérieure est encore amplifiée par la pluie qui disperse les dernières retombées sur les gypses et les quartz qu’exhibe le flanc ouvert de la montagne en face. Les vitres ont disparu sans qu’aucun éclat ne jonche le sol. Une araignée de taille impressionnante est postée sur le cadre supérieur et sa toile irisée est un piège efficace.

Le mobilier d’antan est encore là, toujours à la même place. Une fine poussière quasi translucide le recouvre, masquant par endroits l’irréversible et délicate patine du temps. Faite de patience et de résignation, une certaine idée de l’intemporalité émane des à-plats de bois au vernis finement craquelé. Ces meubles étaient déjà empreints d’une personnalité vintage avant même leur installation dans cette pièce. Ils auront parfaitement fait le job et eux, au moins, sont encore là.

Le large lit apparaît comme tout aussi confortable à en croire l’énorme chat roux qui y fait une sieste profonde. Je préfère penser que c’est un pur hasard s’il occupe la place qu’elle préférait parce que si c’est un signe, je ne sais pas l’interpréter. Face au lit, engoncée entre deux poutres asymétriques, la phénoménale armoire à deux battants évoque ce qui reste d’un sarcophage après le passage des pillards. Pendant des années, elle a absorbé sans broncher des volumes inimaginables de ces « choses-à-conserver-à-tout-prix » qui auront, finalement, disparu avant elle. Je n’avais jamais imaginé qu’une armoire pouvait ne rien contenir.

Contrastant avec la manufacture ouvragée de l’armoire et du lit, le simple bureau équipé d’un grand tiroir central a quitté son emplacement sous la fenêtre et se tient maintenant près de la porte. A-t-il, lui aussi, des envie de départ ? La chaise qui d’ordinaire le complète est manquante. Le tiroir entrouvert est vide, évidemment. Exceptée une mine de graphite à peine usitée, coincée sans doute depuis toujours dans un espace le long d’une des cloisons latérales. Sur le plateau protégé par une épaisse croûte de cuir, se morfond un encrier inconsolable. Orphelin de sa plume, il se désagrège lentement, épousant le tempo d’évaporation de ce qui reste d’encre et qui laisse ça et là quelques caillots de tourbe. Sous l’encrier, une note adhésive délavée sur laquelle on peut encore lire — déchiffrer plutôt que lire — les mots d’un quotidien qui ne cicatrise pas : « I’m gone. You’re not welcome anymore. Good luck. »

Sans aucune attention pour moi, le gros chat s’étire en bâillant de façon à ce qu’aucune de ses molécules n’échappe à ce soudain stretching. Il lèche consciencieusement les coussinets de ses pattes avant pour en extraire je ne sais quelle imposture puis, en un saut gracieux de ballerine professionnelle, il gagne le rebord de la fenêtre. Il cligne des yeux le temps de s’habituer à la luminosité du dehors puis disparaît dans la glycine dont le froissement soudain sonne l’oraison d’un oiseau pris au piège.

Les chats. Personne ne sait d’où ils reviennent. On les croyait bel et bien disparus. Rayés des listes du vivant. Au même titre que la plupart des grands mammifères, en dehors de nous autres et de quelques ongulés de forêt profonde. On ne s’est inquiété de leur absence qu’à partir du moment où les hordes de rongeurs sont devenues incontrôlables et surtout agressives. Colonisant les caves, les entrepôts et bientôt les cuisines et les salons, il avait fallu multiplier les pièges coûteux et inutiles. On en était même venu à pulvériser par hélicoptère des hectolitres de mort-au-rat qui n’ont empoisonné que les enfants des rues. Et puis il a bien fallu se rendre à l’évidence. Les rongeurs n’étaient pas que nombreux. Menés par les intraitables Rattus norvegicus, ils s’étaient alliés aux corneilles, récentes exterminatrices des paisibles pigeons pourtant dix fois plus nombreux mais cent fois moins équipés pour combattre. Maîtres de la terre et des airs, les deux espèces se sont emparées des villes et en ont fait des repaires inextricables pour leurs généreuses portées.

Cependant, cette alliance de l’air et du feu ne fait pas que des heureux. Tapis au creux des montagnes qu’ils ne quittent jamais, les grands choucas — pour lesquels les corneilles ne sont que de brillantes mais simples exécutantes — ne tiennent toujours aucun compte des constantes récriminations de leur base qui s’estime trahie dans la répartition, de fait inégalitaire, du butin citadin. À l’inverse, les rats des villes savent parfaitement contenter leurs petits camarades des champs, leur attribuant une part des stocks alimentaires et les autorisant à « prélever » des œufs dans les nids des corneilles tout en assurant ces dernières de leur compassion et du renforcement de leur vigilance face au ceci et au cela et bla bla bla. Politics as usual.

Personne n’en parle ouvertement mais tout le monde pense que le retour des chats est la conséquence d’un pacte. Les avis, cependant, divergent sur la nature dudit pacte. Certains sont persuadés qu’il n’a pu être scellé qu’avec les rats en raison d’une fumeuse « solidarité » entre mammifères qui n’a pourtant jamais existé. Cependant, si les rats sont actuellement les maîtres du jeu, ils craignent un retournement d’alliance de la part des corneilles qu’ils savent de plus en plus méfiantes à leur égard. Et les faucons qui rôdent impatiemment autour des villes n’attendent que cette scission pour redevenir les maîtres des airs et obliger les rats à ne plus s’aventurer hors de leurs souterrains. D’autres, à l’inverse, avancent l’hypothèse d’un accord avec les corneilles par l’entremise d’une tout aussi brumeuse conspiration unissant les faucons et les choucas. Les chats seraient alors censés aider la rébellion en lui enseignant une partie — une partie seulement — de leur immense savoir dans l’art subtil de la guérilla urbaine. Personnellement, je crois que tout le monde a raison et que les chats attendent simplement de pouvoir tirer les marrons du feu en éliminant sans combattre et les rats et les corneilles.

Et nous autres dans tout ça ? Nous sommes désormais une espèce fortement minoritaire et largement disséminée. Je n’ai pas croisé un congénère depuis des jours. Encore était-il vieux et malade. Il me rassura néanmoins sur le fait que je suivais la bonne piste et m’expliqua que notre survie, en tant qu’espèce, dépendra de notre allégeance au vainqueur. Et de son bon vouloir. Mais qui suivre ? Les rats et leur froide logique darwiniste ? Les corneilles et leurs jeux complexes ? Les chats et leurs imprévisibles états d’âme ? Choisis ton Khan, camarade !

De mon côté, et puisque j’ai déjà quelques rudiments, je vais apprendre à miauler. Mais pas à ronronner. Vaincu, peut-être. Soumis, jamais ! D’ailleurs, la présence de ce chat roux dans la maison est peut-être une proposition de ralliement ? De toute façon, plus aucune caravane ne passera par ici… À quoi bon continuer d’aboyer ?

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