Comme une certaine idée de La Commune

Pendant les semaines qui arrivent, tu risques d’entendre parler de La Commune de Paris, une insurrection dont on célèbre cette année le cent-cinquantième anniversaire.

Je ne vais pas te faire un cours d’Histoire. Les librairies, les bibliothèques et Internet regorgent de sources de toute ampleur, de toute couleur, de tout ce qu’il te faut pour affiner ta propre opinion sur le sujet. Tu peux néanmoins commencer par cette petite liste non exhaustive que tu compléteras comme tu le souhaites :

La Commune de Paris dont je vais te parler a deux facettes. D’une part, une facette géographique de dimensions modestes puisque, comme son nom l’indique, seul le Paris populaire fut réellement concerné même si des traces ont pu éclabousser les arrondisements de l’ouest. D’autre part, une facette mémorielle personnelle qui exacerbe, enjolive et valide mon amour pour Paris.

En clair, si tu recherches une information fiable, neutre, historique, sociale, politique, littéraire, artistique ou simplement anecdotique sur ces douze semaines qui ont forgé les luttes contemporaines qui se perpétuent encore aujourd’hui un peu partout dans le monde, tu t’es trompée de page.

L’itinéraire est simple. Il part de la Place de la Bastille, se promène le long du Faubourg St-Antoine jusqu’à Faidherbe, sillonne entre les rues de Charonne, Vallès, Chanzy et Basfroi puis remonte par la rue de la Roquette jusqu’au mur d’enceinte du Père Lachaise. Selon l’humeur — et les horaires d’ouverture — l’itinéraire longe ou traverse le cimetière. Belleville, les Buttes-Chaumont, le Canal, puis Montmartre. Certainement l’un des plus beaux endroits de cette ville qui pourtant les collectionne. Nonobstant la présence du plus hideux monument de Paris, monument symbolique et provocateur représentant fièrement l’exécrable pouvoir de l’argent commandant à l’armée d’assassiner la frange la plus progressiste de son peuple. Et là, je te fais juste la version pour enfants. Sinon, je t’aurais malicieusement fait remarquer que ce n’est sans doute pas un hasard si le monument en question est de la même couleur et a le même usage qu’une cuvette de chiottes. Faire oublier par une immaculée blancheur les processus vitaux qui s’y sont déroulés. Mais, en Histoire comme en digestion, il y a toujours des traces suspectes…

Quand j’étais petit, j’avais une notion toute relative des échelles de temps. Aussi, je confondais souvent les périodes historiques et les faits qui s’y déroulaient. Mes deux erreurs les plus fréquentes étaient de voir les Pharaons contemporains des derniers Néanderthaliens. Ce qui accentuait la part extraordinaire de leur civilisation. La deuxième erreur — qui s’apparentait plus à un lapsus — était de confondre Adolphe Thiers et l’autre Adolf, confusion engendrée par leur proximité patronymique autant que par leur réputation de salopards absolus.

En redescendant de la Butte par ses fabuleux escaliers, tu tenteras d’imaginer les Parisiennes et Parisiens de ce temps-là, ce peuple du quotidien dans une ville assiégée. Les Allemands s’appelaient encore les Prussiens mais avaient toujours cette foutue marotte — comme avant eux les tribus germaniques — d’envahir tout ce qui bouge ! Le Paris populaire : gens de peu, gens de pas beaucoup, gens de trois fois rien, main-d’œuvre industrielle ou artisanale, commerçants, fonctionnaires, journalistes, écrivains et peintres de renom, quelques bourgeois bienveillants également. Tout ces êtres en souffrance, réunis par le froid de l’hiver, la faim due aux restrictions d’approvisionnement, la honte aussi de cette guerre imbécile perdue sans honneur, la haine qui en découle pour la dictature féroce de Napoléon — celui au dossard numéro 3, « Napoléon le Petit » comme le surnommait Victor Hugo — la méchanceté perverse d’une Assemblée Nationale réfugiée à Versailles et qui décida la suspension des pourtant maigres subsides que l’État versait aux miséreux…

C’est d’ailleurs le point d’incompétence commun à tous les gouvernements conservateurs : dès que l’État est en manque d’argent, il court en chercher là où il n’y en a pas ! Encore aujourd’hui, dès qu’il faut serrer un budget, les premières à être tondues sont les oboles des CAF, SMIC, RSA et autres APL comme si cet argent avait trahi la France en couchant avec des pauvres !

Puis te te rendras sur une autre butte, de l’autre côté de la Seine. À cette époque, la Bièvre y coulait encore à ciel ouvert. Rivière autant qu’égout, ce cours d’eau longeait la Butte aux Cailles, territoire d’une disparité extrême. D’un côté, le faste coloré et techniquement élevé de la Manufacture des Gobelins, de l’autre, les employées de ladite Manufacture, population chétive croupissant dans un bric-à-brac de cabanons hasardeux, empoisonnée tout autant que la rivière par l’usage grandissant de la chimie nécessaire au travail du cuir et des peaux.

La pandémie d’alors s’appelait la guerre. Les mesures de protection étaient déjà inefficaces car déjà essentiellement incantatoires. Les idéalistes s’appelaient Louise Michel, Jules Vallès. Leurs mentors étaient Victor Hugo, Gustave Courbet. Je suis toujours parcouru d’une étrange émotion lorsque j’arpente ces lieux de massacres délibérés. J’essaie d’imaginer les montages de barricades à la hâte. Les vieux, les femmes, les enfants. Chacun amenant même ses trésors pour compléter la forteresse. Qu’y mettrait-on aujourd’hui ? L’écran plasma, l’ordinateur portable, la trottinette électrique ?

Ce ne sont pas les villes qui changent, ce sont leurs populations successives qui tentent chacune d’écrire leur propre histoire. Elles ne prennent du passé que ce qui les arrangent. Elles n’espèrent de l’avenir que ce qui les validera. Bien que constituées d’individus parfaitement identifiables, les populations, qui sont, à leur échelle, les individus de l’humanité, se comportent sur le long terme comme n’importe quel individu de n’importe quelle population. Et c’est pourquoi l’Histoire ne se répète jamais exactement mais reste lisible, compréhensible, des années, des siècles plus tard. Les mêmes joies, les mêmes désirs, les mêmes doutes, les mêmes turpitudes. Les mêmes erreurs, surtout. L’ordre diffère. L’amplitude aussi. Pour le reste…

D’une butte à l’autre, Paris a continué sa vie. Les vestiges sont plus nombreux rive droite. La Bièvre est recouverte. Les ouvriers ont quasiment tous disparu de la ville. L’armée est plus discrète mais toujours à l’affût dans ses casernes aux dorures entretenues. Seuls les gens de pouvoir semblent immuables. Dans leur mépris d’une populace qu’ils souhaitent toujours plus corvéable, d’une part, et, d’autre part, dans la servilité spontanée qu’ils affichent envers les indûment riches — espérant peut-être ainsi le devenir eux-mêmes.

Cent-cinquante après, l’étincelle ne demande qu’à reprendre du service. Il y a quelques temps (un peu moins de dix ans), je concluais un article avec cette phrase : « Le tonneau est là, il est rempli de poudre… Ne manque plus qu’une étincelle. »

Ça s’approche, non ?

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