Écrire #3

(corrections et retouches, septembre 2025)

― J’écris, je suis écrivain.
― Ha, c’est bien, ça. Et vous publiez quoi comme livre ?
― Je ne publie pas, j’écris.
― … ?

Beaucoup confondent ces deux activités. Certes, elles ne sont pas très éloignées l’une de l’autre. Mais si la publication exige un processus d’écriture, en amont de son propre processus, l’écriture, elle, ne requière nullement une publication en aval. On n’écrit pas pour être lu. On écrit d’abord pour soi.

Précédemment, je t’ai indiqué qu’écrire était une maladie. Publier n’est pas une thérapie. Au mieux, publier est un onguent qui ne satisfait que l’orgueil.

La publication est plus proche de la lecture puisqu’elle en est une condition. Il y a entre ces deux activités une nécessité mutuelle. De sorte qu’écriture, publication, lecture, forment un faux ménage à trois. Sans mari trompé, sans femme volage, sans amant du Léman qui, dûment, dément les errements d’un moment d’égaiement.

Enfant, adolescent et jusqu’à jeune adulte, je lisais énormément. De tout. J’ai su lire très tôt. Peut-être que je savais déjà qu’il me faudrait écrire ? Des encyclopédies animalières aux papiers d’emballage, des journaux aux affiches, des romans qui traînaient ça et là aux étiquettes des étals commerçants (j’ai toujours vu les chiffres comme des lettres, ce qui explique peut-être ma nullité en maths), dès qu’un amas de lettres se présentaient à mes yeux, il me fallait le lire. J’étais comme aimanté. Heureusement, ça m’est passé. Enfin presque. Je me surprends encore, parfois, à pencher la tête pour déchiffrer le titre du livre qu’un anonyme du métro a ouvert. À lire malgré moi les affiches publicitaires dudit métro. De plus en plus, le moindre espace disponible est dévolue à la publicité. Il y a fort à parier que la RATP a conservé les petits carreaux blancs dans la réfection des stations pour que chacun reçoive un annonceur plein tarif. Bientôt tu ne pourras plus y circuler qu’en acceptant qu’on te placarde sur le dos une affiche ! Les publicitaires sont devenus les nazis de la communication. Ils sont partout. Ils prennent tout. Ils osent tout. Ils contaminent tout. Sans te demander ton avis. Ils s’imposent. Ils te forcent. Ils t’enferment dans leurs camps barbelés de slogans imbéciles avec la complicité active des graphistes, des cinéastes, des rédacteurs et de la presse. Ils te volent ton temps. Ils te salissent l’âme. Ils sont laids. Qu’ils meurent tous étouffés par leur liasses et que leurs corps et leurs outils soient jetés en pâture aux becquerels scintillants qui continuent leur crève-partie, là-bas, si loin, forcément loin. Fukushima, mon désamour.

Je dois publier (et uniquement sur ce blog) à peine la moitié de ce que j’écris. Le reste, je le jette. Je l’efface. Je ne conserve rien d’autre que ce qui est déjà ou sera bientôt mis en ligne. C’est l’un des avantages de l’écriture numérique : pas de brouillon, pas de déchet.

Je ne sais évidemment pas, au moment où j’écris, ce que je garderais. Il n’y a pas de critères si précis hormis éviter de t’emmerder avec des scories trop personnelles. Je refuse d’exhiber ces parties de moi que je m’efforce depuis tant de temps de cacher. Et qui tentent de s’échapper à la faveur d’un texte. De prendre la plume d’escampette. Bien sûr, je ne peux pas tout retenir. Au risque d’exploser comme un réacteur no 1 ou 3. Mais ce que je laisse passer, est suffisamment noyé pour être inoffensif. Inoffensif pour moi. Je n’aime pas me relire et n’y voir que mon côté sombre. J’aime encore moins imaginer que quelqu’un pourrait s’en satisfaire ou même s’en repaître. Je veux rester seul juge de moi-même. Seul défenseur aussi. Au risque que le second ne sache pas assouplir ce que le premier aura lourdement condamné. Car dans cet étrange auto-procès, je me juge d’abord (localiser la plaie, l’ouvrir, la regarder et vomir) et tente ensuite de me défendre (nettoyer ce qui a coulé, refermer la plaie, la recoudre de fil blanc). Peine perdue la plupart du temps.

Quoi, désinfecter ?

Je ne désinfecte pas, j’écris.

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