Écrire #5

(corrections et retouches, septembre 2025)

Associer des signes à des sons. Des images à des mots. C’est peut-être ce qui m’a inconsciemment plu dans la photographie. Ou plutôt dans le ramassage d’images que je pratiquais alors. Des milliers de photos sur le disque dur. Des séries qui commençaient à se mettre en place. Des analogies. Des redondances. Des obsessions. Des histoires qui remontaient…

La parole, seule, ne suffit pas à exprimer tout ce dont un langage est capable. Il faut lui adjoindre des images. Au sens propre : dessins, schémas, photographies ; ou figuré : métaphores, allégories, fables. Et un langage ne suffit pas toujours pour s’exprimer complètement.

S’exprimer est nécessaire, vital. Et en ces temps de brune résurgence où les politiciens préfèrent soupçonner inutilement tout le monde plutôt que d’inventer de nouvelles méthodes de travail ou de simplement pacifier les relations sociales, on ne dira jamais assez, et sous toutes les formes possibles, que la liberté d’expression est la première des libertés, fondatrice et socle de toutes les autres. La surveillance de masse n’est qu’un ramassage d’informations qui ne racontera pas grand chose.

S’exprimer, donc.

C’est-à-dire partager. Une information, une émotion, un doute, une plaisanterie. Pour partager, il faut être au moins deux. Être double, ambivalent, bipolaire, schizophrène ou cynozophrène, ne suffit pas. Même s’il peut exister une communication entre une personne et elle-même — et je sais de quoi je parle — cette communication ne peut-être considérée comme du partage. Ce n’est pas de l’expression. Préfixe ex, du latin ex, « hors de », qui se dirige vers l’extérieur. D’ailleurs, la première définition du mot expression est : action d’extraire d’un corps le liquide qu’il contient (source). Ce n’est pas un hasard si les mots associés aux liquides en mouvement sont aussi ceux qui caractérisent l’expression orale : fluidité, clarté, débit… Je te fais grâce de l’étymologie du mot pression que je ne prends que dans un grand verre.

Pour partager, pour s’exprimer, il faut donc deux êtres distincts de corps.

C’est ce besoin (ou cette envie) de transmettre un texte d’un être à un autre qui justifie la publication, qui nécessite qu’un texte soit écrit, déposé sur un support. Publication qui peut s’appuyer sur divers objets en fonction des technologies en cours au moment de ladite publication.

Le geste a très certainement précédé la parole. La parole a permis de préciser certains gestes. L’écriture permettra de les pérenniser lorsque les supports seront eux-mêmes durables. Tendre le bras (mais pas trop haut s’il-te-plaît, à moins que tu ne cherches à entrer au gouvernement) pour indiquer un lointain. Le geste est simple. Mais qu’indique-t-il exactement ? Où commence ce lointain et où finit-il ? Embrasse-t’il tout l’horizon où se limite-t’il à l’espace compris entre ces deux arbres ?

Est-ce pour cette raison que lorsque le sage montre la lune, le fou regarde l’ensemble des constellations et sourit comme il se doit ?

Déjà évoqué dans le texte précédent, le premier support a du être biodégradable. Son rôle étant probablement de permettre le transport des informations d’un point à un autre, d’un campement provisoire au campement principal. Les impératifs comptables et la nécessité de l’archivage auront permis d’inscrire les signes existants sur des supports moins friables. J’imagine avec délice ce premier manuscrit fait d’encoches plus ou moins longues et penchées sur la feuille large d’un nénuphar. À la manière des cartes perforées qui permettait de communiquer avec les premiers ordinateurs avant que les langages informatiques ne se complexifient eux aussi. Le cunéiforme des sumériens pourrait-il être vu comme une évolution de ces encoches primitives ?

Ce nénuphar, premier support des premières écritures, n’a-t-il transporté que de l’information ? Peut-être que le soir, autour du feu, des feuilles gravées d’un proto-cœur transpercé d’un silex, circulaient-elles à l’insu de certains reproducteurs jaloux ? Ce qui expliquerait que perdure cette sale manie qui consiste à lacérer les écorces pour y laisser deux prénoms. Ce serait en fait un atavisme, un reste inconscient de notre mémoire commune.

Quels supports privilégieront les humanoïdes de demain — qui seront mi-hommes mi-machines — pour le transport de leur messages intimes ? Peut-être utiliseront-ils directement les galaxies en les lardant de trous noirs, de naines blanches et de poussières d’étoiles ?

Ainsi, lorsque le sage montrera la lune, le fou regardera l’ensemble des constellations et sourira comme il se doit.

liens vers l'article suivant ou l'article précédent
texte précédenttexte suivant

Textes au hasard