Ovide et le grand vide : partie 3

LE MONDE D’APRÈS

Une aube qu’on devine généreuse se lève doucement sur la colline. L’hiver n’est pas encore fini mais le froid a déjà abdiqué comme en témoignent les premiers crocus fièrement sortis de terre. Les chemins du sous-bois portent encore des traces d’humidité mais le dernier givre s’efface des ornières et bientôt l’ocre de l’argile redeviendra poussière. Une lumière, douce de teinte mais déjà puissante de luminosité, transperce allègrement l’alignement de cyprès qui surplombe le village puis va se fracasser, joyeuse, sur les tuiles de terre rouge des maisons en contrebas, projetant, tout autour des toitures, des halos de brouillard rouge en suspension révélant l’insondable beauté des toiles de soie que tissent d’étranges géomètres à huit pattes.

Au sommet des ormes qui bordent les ruelles, les merles annoncent le jour et leurs trilles mélodieuses font s’entrouvrir des persiennes derrière lesquelles des ombres à demi nues, décoiffées et repues d’amour, s’étirent avec paresse. Le rituel des sons matinaux est toujours une succession de sons identiques aux intervalles de plus en plus courts. D’abord un volet qui grince, puis un deuxième, puis dix, puis cent. Un chien qui aboie, puis un autre, puis dix. Puissants, les merles finissent toujours par convaincre d’autres oiseaux de lancer leurs chorales gazouillantes, piaillantes, chuintantes, jacassantes, pupulantes, roucoulantes, craquantes, croassantes et même zinzinulantes !

En peu de temps, tout le village s’éveille et les braiements caractéristiques des ânes de trait alternent avec les cliquetis irréguliers des grandes roues ferrées des chariots que chacun utilise pour mener les enfants à l’école, aller au marché ou à la gare. Un attelage à l’écart teste de nouvelles attaches en lin moins contraignantes pour les animaux mais plus fragiles pour les remorques.

Le temps de l’éveil des corps et des machines est aussi celui de l’éveil des consciences. « Ne pas perdre de temps » n’est plus synonyme d’aller vite, toujours plus vite mais de profiter pleinement de l’instant. De chaque instant. « Ne pas perdre de temps », désormais, c’est le prendre. Prendre le temps de regarder le ciel, de respirer les fleurs, de saluer le voisinage. De se réjouir d’un nouveau jour.

Les matinées sont intenses car toute activité se fait entre le lever du soleil et son zénith, quelle que soit la saison. Du zénith au coucher, c’est le temps du repos, de la méditation, de l’étude, des longues flâneries le long de la rivière, des repas en commun. Le soir, comme tous les soirs, est consacré à la fête. La vie se fête à chaque instant. On est passé si près…

Les rues commencent à s’animer avec le passage coloré et bruyants des livreurs. Des voitures autonomes chargées d’équipements lourds, des coursiers à vélo, des commerçants ambulants. Des portes s’ouvrent pour laisser passer les colis ce dont profitent les chiens. Ça jappe, ça aboie, ça trottine, ça se renifle le cul, ça laisse ça et là des messages sans bouteille. Puis c’est au tour des enfants de sortir avec entrain pour se diriger vers les salles de classe des grandes serres dans lesquelles sont également élevées les plantes médicinales et tous les consommables qui peuplent les cantines de goûts et de couleurs que chacun apprécie à sa guise. Les cours qui s’y déroulent se font tout à côté des grands vergers, assurant ainsi aux jeunes cerveaux une parfaite oxygénation.

Les petits n’ont que des cours essentiels : apprendre à lire et à écrire dans au moins deux langues. Ils apprennent aussi à compter, à bouturer, à semer, à traire. Ces cours sont complétés par des exercices libres de découverte du dessin et de la musique. Des travaux pratiques hors des grandes serres permettent à la fois de tester les acquis et de découvrir les alentours. Les plus grands s’essaient au maniement d’outils, à la construction, au théâtre, à l’informatique. Certains se spécialiseront et devront rejoindre une autre ville, un autre pays.

Prévues à la base pour éviter une nouvelle catastrophe alimentaire, les grandes serres sont vite devenues le centre des villages. On y a transféré les mairies, les écoles, les serveurs informatiques et les bibliothèques. Dorénavant, les nouveaux villages construisent d’abord leurs serres puis les entourent de maisonnées. Des projets futuristes — futuristes ou futiles, les avis divergent — envisageaient des villages intégralement sous serre mais personne n’a jamais voulu les habiter. Certains villages ont mutualisé ces grandes serres. D’autres, moins nombreux, les refusent catégoriquement et tentent de retrouver des gestes plein de douleurs pour une efficacité toute relative. Les grandes serres font maintenant partie du paysage et il y a pléthore de nouveaux métiers autour de leur conception, de leur installation et de leur maintenance.

Peu avant que le soleil n’atteigne son point le plus haut, les grandes serres commencent à se vider. Les écoliers rentrent chez eux, escortés de chiens joueurs. Les véhicules ont libéré les rues et la traversée du village est une longue sarabande de rires et de chants trop aigus pour certains riverains aux oreilles fragiles. Lorsque les serres se ferment, chacun peut prendre un déjeuner, chez soi ou dans les nombreuses cantines de quartiers. Puis vient le temps du repos, de la sieste, du farniente, des projets personnels. Chacun est libre.

Mon « monde d’après » sera ce monde paisible. Un monde sans crédit, sans marchand d’armes, sans tourisme de masse et sans télévision. Un monde qui n’aura pas comme préoccupation majeure d’écrire l’Histoire. Ce sera un monde serein. Un monde peut-être sans flamboyance mais surtout sans bûcher, sans prison, sans exclusion.

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